Le flou en photographie : vitesse, mise au point, bascule et pose longue
Le flou en photographie n’est pas toujours une erreur. Il peut devenir un véritable langage visuel, capable de traduire la vitesse, d’isoler un sujet, de déstabiliser une géométrie ou d’ouvrir un espace plus contemplatif. Du filé en sport automobile à la faible profondeur de champ, de la bascule d’un objectif tilt-shift au freelensing, jusqu’aux poses longues qui effacent les passants ou lissent l’eau, le flou permet d’écrire autrement une image. Voici comment je l’utilise dans ma pratique photographique.
Sommaire
Pourquoi le flou m’intéresse en photographie
J’aime particulièrement les contrastes et les oppositions en photographie. Le flou en est l’une des manifestations les plus fortes. Il dialogue avec le net, avec l’immobile, avec la structure, avec la lumière. Il peut être brutal ou subtil, descriptif ou presque abstrait. Il peut renforcer la sensation de vitesse, faire disparaître un arrière-plan, ou au contraire faire vaciller une architecture trop familière.
Le flou n’est donc pas pour moi une absence de précision. C’est une autre manière d’écrire la photographie. Il introduit dans l’image du mouvement, de l’incertitude, du temps, parfois même une forme de contemplation. Là où le net affirme, le flou suggère. Et c’est souvent dans cette suggestion que l’image commence vraiment à respirer.
Le flou de vitesse
Le flou de vitesse est sans doute la forme de flou la plus immédiatement lisible. Son principe est simple : choisir une vitesse d’obturation plus lente que le déplacement du sujet, puis accompagner ce déplacement avec l’appareil. Si le suivi est bon, le sujet reste relativement net tandis que le fond, ou les éléments fixes, se transforment en lignes, en traînées ou en masses colorées.
Au téléobjectif, cet exercice est plus accessible. Le sujet semble se déplacer rapidement dans le cadre, ce qui facilite le filé. J’ai utilisé cette technique en sport automobile pendant des années. Mon plus beau résultat a été obtenu dans le Stadium du circuit d'Hockenheim, lors du Grand Prix d’Allemagne, avec des F1 photographiées au 1/250 s ou au 1/125 s. Les voitures restent lisibles, tandis qu’en arrière-plan les tribunes se transforment en une succession de taches colorées dont la régularité dessine presque des lignes abstraites.
Jean Alesi / Ferrari - GP F1 Allemagne 1995 - Photo : © Sebastien Desnoulez
Au grand-angle ou avec une focale moyenne, l’exercice devient plus difficile. Le sujet, souvent plus proche, oblige à descendre encore davantage la vitesse pour obtenir un effet convaincant. Le fond se déforme alors de manière beaucoup plus spectaculaire, exemple avec cette Jaguar aux 24 Heures du Mans 1989. Dans ce cas, le flou de vitesse ne se contente plus d’animer l’arrière-plan, il accentue la violence du mouvement et donne à l’image une énergie presque physique.
Jaguar XJR-9 24 heures du Mans 1989 - Photo : © Sebastien Desnoulez
Le flou de mise au point
Le flou peut aussi naître non pas du déplacement, mais de la profondeur de champ. En macro photographie, il devient presque inévitable. La zone nette est alors extrêmement réduite, et le moindre déplacement modifie complètement l’image. Sur des fleurs, par exemple, seule une petite partie du sujet peut rester nette, tandis que le reste bascule dans une douceur diffuse. Ce flou guide le regard et transforme parfois un détail bien réel en présence presque abstraite.
Orchidée en macro photographie - Photo : © Sebastien Desnoulez
Avec un téléobjectif, le flou de mise au point permet de détacher très efficacement un sujet de son environnement. Au-delà de 300mm, l’écrasement des plans et la faible profondeur de champ produisent naturellement un fond très doux. Cela fonctionne particulièrement bien pour isoler un animal, un visage, ou tout sujet placé dans un environnement visuellement chargé.
À pleine ouverture, cet effet peut aussi être recherché avec des focales plus courtes. Un 70-200mm f/2.8 permet de jouer très finement sur la transition entre net et flou. Même un 35mm f/1.8, utilisé de près, réduit fortement la profondeur de champ et met en valeur un détail tout en laissant le reste de la scène s’effacer. Ici, le flou ne traduit pas la vitesse, mais la sélection du regard.
La bascule du plan focal, tilt-shift et freelensing
Une autre manière de travailler le flou consiste à modifier le plan focal lui-même. C’est le principe de la bascule du corps optique, que l’on retrouve sur les objectifs tilt-shift, aussi appelés objectifs à décentrement et bascule. Lorsque le plan de l’objectif n’est plus parallèle à celui du capteur, la netteté se répartit autrement dans l’image. La zone nette correspond alors à l’intersection de ces plans.
Le Pouce de César à La Défense - Photo : © Sebastien Desnoulez
Avec un objectif Nikon PC-E ou Canon TS-E, la bascule est généralement de l’ordre de quelques degrés, ce qui suffit déjà à transformer profondément la lecture d’une scène. Même avec un 17mm f/4, on peut isoler un sujet dans un paysage urbain et produire cet effet bien connu de maquette photographiée. Le cerveau interprète alors la faible zone de netteté comme celle d’une prise de vue rapprochée.
À l’opposé, la bascule permet aussi d’augmenter la netteté apparente d’un sujet si l’on respecte la loi de Scheimpflug. Lorsque le plan du capteur, celui de l’objectif et celui du sujet se coupent sur une même ligne, on peut obtenir une grande netteté sans fermer excessivement le diaphragme. C’est une possibilité précieuse en photographie de produit, en nature morte ou dans certains cas d’architecture.
Le freelensing pousse cette logique de manière plus radicale. Il s’agit de tenir à la main un objectif devant le capteur, sans le fixer mécaniquement au boîtier, afin d’accentuer librement l’angle entre l’optique et le plan du capteur. On s’affranchit ainsi des limites physiques prévues par le fabricant. La zone de netteté devient très mobile, parfois extrêmement réduite, et des fuites de lumière peuvent entrer dans l’image. Le flou ne sert alors plus seulement à isoler un sujet. Il déstabilise la structure, introduit de l’aléatoire et oblige l’œil à reconstituer ce qu’il ne voit plus clairement.
Tour Ariane et la Défonce, œuvre de Francois Morellet - Série à moitié flou - Photo : © Sebastien Desnoulez
Pour la photographie d’architecture rigoureuse, j’utilise un Canon TS-E 17mm f/4L. J’explique aussi plus en détail l’intérêt de ces optiques dans Photographie d’architecture, pourquoi utiliser un objectif à décentrement ?. Et pour une approche plus libre, j’ai consacré un article complet au freelensing en photographie.
La pose longue
La pose longue transforme la relation entre ce qui bouge et ce qui demeure. Avec des temps de pose de l’ordre de 1/8 à 1/30 s, il devient possible de flouter des piétons tout en conservant une certaine lisibilité de la scène. Les silhouettes se dédoublent, s’étirent, deviennent presque fantomatiques. Cette technique fonctionne particulièrement bien en ville, là où l’architecture fixe entre en contraste avec le passage humain.
Gare Saint Lazare, Paris - Série Ghosts - Photo : © Sebastien Desnoulez
En allongeant davantage le temps de pose, notamment avec un filtre ND qui réduit la quantité de lumière arrivant sur le capteur, on peut faire disparaître complètement les véhicules et les passants. L’eau se lisse, les nuages s’étirent, tandis que les bâtiments, les ponts ou les rochers restent immobiles. Le flou devient alors un outil de simplification. Il retire ce qui agite la scène pour en révéler l’ossature.
Ghosts of Tanah Lot, Bali - Photo : © Sebastien Desnoulez
Le flou comme écriture photographique
Ce qui me plaît dans toutes ces formes de flou, c’est qu’elles ne relèvent pas d’un seul registre. Le flou peut être énergique ou méditatif, brutal ou subtil, descriptif ou presque abstrait. Il peut servir une image de sport, une fleur, une rue, un paysage urbain, une façade ou une scène d’eau. Dans tous les cas, il fonctionne par contraste. Il n’existe pleinement que parce qu’il dialogue avec le net, le fixe, la géométrie, la matière ou la lumière.
Le flou en photographie n’est donc pas pour moi un défaut à corriger à tout prix. C’est une ressource. Une manière de faire entrer dans l’image la vitesse, la profondeur, l’incertitude, le temps ou la contemplation. Et c’est souvent dans cet espace de suggestion que la photographie devient la plus vivante.
FAQ sur le flou en photographie
Quels sont les principaux types de flou en photographie ?
On peut distinguer le flou de vitesse, le flou de mise au point, le flou lié à la bascule du plan focal avec un tilt-shift ou en freelensing, et le flou produit par la pose longue.
Comment réussir un filé en photographie ?
Il faut choisir une vitesse d’obturation plus lente que le déplacement du sujet, puis accompagner ce déplacement avec l’appareil. Le sujet peut rester relativement net tandis que le fond devient flou.
Pourquoi utiliser le flou de mise au point ?
Le flou de mise au point permet d’isoler un sujet, de simplifier l’image et de guider le regard. Il est particulièrement utile en macro, au téléobjectif et à grande ouverture.
À quoi sert la bascule d’un objectif tilt-shift ?
La bascule modifie la répartition de la netteté dans l’image. Elle peut soit réduire la zone nette pour un effet créatif, soit au contraire l’étendre en respectant la loi de Scheimpflug.
Quelle différence entre tilt-shift et freelensing ?
Le tilt-shift repose sur une optique spécialisée avec des mouvements précis et limités. Le freelensing consiste à tenir un objectif à la main devant le capteur, ce qui permet une bascule plus libre, plus extrême et souvent plus expérimentale.
Pourquoi utiliser un filtre ND en pose longue ?
Le filtre ND réduit la lumière qui atteint le capteur. Il permet donc d’allonger le temps de pose même en plein jour, afin de lisser l’eau, flouter les nuages ou faire disparaître les passants.
À propos de l’auteur
Sebastien Desnoulez est photographe professionnel basé à Paris, spécialisé en photographie d’architecture, de paysage et de voyage. Formé à la photographie au milieu des années 1980, il a couvert des compétitions de Formule 1 et réalisé des reportages à travers le monde, avant de se consacrer à une photographie d’art exigeante, mêlant composition, lumière et émotion. Il partage aussi son expérience technique à travers des articles pratiques destinés aux photographes passionnés, en s’appuyant sur une solide culture de l’image acquise en argentique comme en numérique.
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