Photographier la Jaguar Type E en 1991 : de Coventry à Genève pour L’Automobile Magazine
En 1991, L’Automobile Magazine me confie un reportage autour d’une Jaguar Type E reconstruite par Vicarage. Avec Daniel Nacass, journaliste, nous partons de Coventry vers Genève pour évoquer, trente ans plus tard, la route mythique du lancement de la Type E au Salon de Genève.
Le sujet ne consiste pas à réaliser un simple essai automobile. Il s’agit de raconter une histoire : celle d’une voiture devenue icône, d’un trajet fondateur entre l’Angleterre et la Suisse, et d’un reportage de presse photographié en argentique, à une époque où les magazines automobiles prenaient encore le temps de construire de vrais récits visuels.
Je pars donc pour Coventry avec Daniel Nacass, journaliste de L’Automobile Magazine. Nous nous connaissons déjà bien : quelques mois plus tôt, en février 1991, je l’avais accompagné à Prague pour un reportage sur l’usine Tatra, en Tchécoslovaquie, avant la séparation du pays en République tchèque et Slovaquie. Ces deux reportages, Tatra et Jaguar Type E, font partie de ces souvenirs professionnels que l’on mesure davantage avec le temps.
Le mythe de Genève 1961
La présentation de la Jaguar Type E au Salon de Genève, en 1961, appartient à la légende automobile. À l’époque, deux voitures sont convoyées depuis Coventry pour répondre à l’intérêt immédiat que suscite le modèle auprès des journalistes et du public : un coupé et un roadster. Cette arrivée spectaculaire contribue à installer la Type E dans l’imaginaire collectif, non seulement comme une voiture de sport, mais comme une forme nouvelle, fluide, moderne, presque intemporelle.
Trente ans plus tard, refaire cette route avec une Type E reconstruite par Vicarage n’avait donc rien d’anodin. Il ne s’agissait pas de respecter au kilomètre près l’itinéraire ou le chronométrage de 1961, mais d’en retrouver l’esprit : Coventry, la route, la traversée de la France, Genève, et cette idée qu’une automobile peut devenir un événement culturel autant qu’un objet mécanique.
Coventry, point de départ d’un reportage automobile
Le reportage commence à Coventry, ville indissociable de l’histoire industrielle britannique et de Jaguar. Nous avons rendez-vous chez Jaguar, avec la visite du musée. Je me souviens en particulier des lignes de la Jaguar Type D, voiture de course magnifique, très différente dans son usage, mais animée par la même recherche de fluidité aérodynamique et d’efficacité visuelle.
Dans ce contexte, la Type E prend une autre dimension. Elle n’est pas seulement un objet de nostalgie. Elle prolonge une histoire de formes, de performances, d’ingénierie et d’images. Pour un photographe de presse automobile, commencer ce reportage à Coventry donnait immédiatement une profondeur particulière au sujet.
Une Type E neuve signée Vicarage
La voiture que nous photographions n’est pas une Type E de collection simplement sortie d’un garage. Il s’agit d’une reconstruction haut de gamme réalisée par Vicarage, spécialiste britannique de la Jaguar. L’esprit, la silhouette et le charme du modèle original sont conservés, mais l’automobile est pensée pour rouler réellement, avec des éléments modernisés et une fiabilité adaptée à un long trajet européen.
Ce point est important : en 1991, bien avant que le mot “restomod” ne devienne courant, cette Type E reconstruite posait déjà une question toujours actuelle. Comment préserver l’émotion d’une automobile ancienne tout en la rendant utilisable, fiable et cohérente avec une pratique contemporaine de la route ?
Traverser l’Europe en Jaguar Type E
Le parcours reprend symboliquement la route de Coventry à Genève : Coventry, Londres, Douvres, le ferry, Calais, puis la traversée de la France par Reims, Beaune et Bourg-en-Bresse avant de rejoindre Genève par l’Ain, Nantua, Bellegarde et les bords du Léman.
Nous n’avons pas cherché à respecter à la lettre le timing ni le parcours exact de 1961. En trente ans, les routes avaient changé, certaines autoroutes existaient désormais, et les nécessités d’un reportage imposaient leurs propres contraintes : pauses repas, nuit, repérages, prises de vue, météo, lumière et arrêts photographiques. Ce n’était pas une reconstitution historique stricte, mais une évocation, un voyage construit autour d’un mythe automobile.
Reims, courte pause devant les anciens stands
À Reims, nous décidons de construire une image devant les anciens stands du circuit, à la tombée de la nuit. Le lieu est fort. Les façades portent encore les traces de la presse sportive, de la course et d’une époque où la route nationale traversait un décor chargé de mémoire automobile.
Une pose longue sur pied s’impose. Je cadre la Jaguar devant les anciens stands, puis je profite des voitures qui empruntent cette route ouverte pour utiliser les traces lumineuses de leurs phares et de leurs feux. Elles viennent meubler le premier plan et suggérer la vitesse sans montrer directement le mouvement de la Type E. La voiture reste presque immobile, posée dans la nuit bleue, tandis que la circulation contemporaine dessine des lignes rouges et blanches autour d’elle.
Cette photographie est probablement l’une des images les plus fortes du reportage. Avec le recul, elle raconte autant une voiture qu’une époque.
Plus au sud, photographier en travelling
Plus au sud, nous profitons d’une autoroute peu fréquentée pour réaliser des photos d’action en travelling, ce que l’on appelle aujourd’hui plus volontiers du “car to car”. Le chauffeur-mécanicien de Vicarage est au volant de la Type E. Daniel conduit la Saab 900. Je suis installé sur le siège arrière, me contorsionnant pour photographier la Jaguar à vitesse basse.
Ce type d’image demandait à la fois de la coordination et une certaine confiance entre les voitures. Il fallait obtenir une impression de mouvement, garder la voiture lisible, choisir la bonne focale, maîtriser une vitesse suffisamment lente pour donner de la vie à l’arrière-plan, mais pas trop lente pour éviter de perdre complètement la netteté du sujet. En argentique, chaque déclenchement comptait.
Photographier un reportage automobile en 1991
En 1991, le numérique n’existait pas dans notre pratique professionnelle. Je travaillais avec deux Canon EOS-1, un 20-35mm f/2.8, un 50mm f/1.8, un 80-200mm f/2.8 et un 300mm f/2.8. J’utilisais également une cellule Minolta Autometer IIIF avec diffuseur plat pour obtenir une mesure plus précise de la lumière, notamment dans les situations délicates.
Je photographiais en film inversible Fujichrome 100, comme souvent à cette époque pour la presse magazine. La diapositive imposait une rigueur particulière. L’exposition devait être juste, les hautes lumières préservées, les ombres maîtrisées. On ne vérifiait rien sur écran. Il fallait anticiper, mesurer, décider, puis faire confiance à son expérience.
Un reportage de ce type demandait aussi de penser directement à la publication. Les images devaient fonctionner en double page, en ouverture, en vignette, en action, en ambiance ou en détail. Le photographe devait rapporter une matière visuelle complète : la voiture, la route, les étapes, les portraits implicites, les situations et les images fortes capables de porter le récit dans le magazine.
Une époque de la presse automobile
Avec Daniel Nacass, nous reparlons souvent de ces deux reportages mémorables : Tatra en Tchécoslovaquie et la Jaguar Type E entre Coventry et Genève. Nous mesurons la chance que nous avons eue de travailler dans la presse à cette époque, avant la crise profonde qui allait toucher le secteur dans les années 2000, notamment après 2008.
Le reportage était commandé par L’Automobile Magazine. Il était donc naturel qu’il soit publié sur deux doubles pages. Pour moi, photographe de l’agence de presse DPPI, spécialisée dans les sports mécaniques, cette publication s’inscrivait dans un flux régulier d’images diffusées chaque semaine. À cette période, mes photographies étaient publiées très fréquemment, avec au moins une couverture ou une double page par mois.
La presse automobile représentait une niche, mais une niche très vivante. Elle comptait de nombreux titres en France et à l’étranger. Grâce aux agents de l’agence, nos images circulaient largement. Nous avions parfois davantage de chances d’être publiés que certains confrères d’agences généralistes couvrant l’actualité, les faits divers ou la politique, même si leurs sujets étaient plus visibles du grand public.
Relire ses archives trente-cinq ans plus tard
Trente-cinq ans plus tard, ces diapositives et ces doubles pages racontent autre chose qu’un simple essai de Jaguar Type E. Elles témoignent d’une manière de travailler, d’un rapport au temps, à la route, au magazine imprimé et à la photographie argentique.
La photo de la Type E devant un pub anglais restitue une atmosphère presque évidente : l’Angleterre, les pavés, la façade rouge, la carrosserie sombre et brillante. Celle réalisée devant les anciens stands de Reims ouvre une autre dimension, plus symbolique, plus nocturne, plus mémorielle. Entre les deux, c’est tout l’esprit du reportage qui réapparaît : une automobile mythique, un itinéraire européen, une commande de presse, un journaliste, un photographe, une Saab 900, une Jaguar reconstruite et la sensation très concrète de faire un métier extraordinaire.
Ce reportage appartient à une époque où la presse automobile disposait encore des moyens de raconter des histoires, de prendre la route, de construire des sujets et de publier des images sur plusieurs pages. Pour un photographe, c’était un terrain d’apprentissage et de liberté. Aujourd’hui, en relisant ces archives, je ne vois pas seulement une Jaguar Type E. Je revois une manière de photographier, de voyager et de travailler.
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À propos de l’auteur
Sebastien Desnoulez est photographe, auteur et créateur d’images, basé à Paris. Son travail traverse la photographie d’architecture, de paysage et de voyage, avec une attention particulière portée à la composition, aux lignes, à la lumière, au flou et aux accidents visuels. Formé à la photographie au milieu des années 1980, il a couvert des compétitions de Formule 1 et réalisé des reportages à travers le monde, avant de développer une photographie d’art fondée sur la tension entre rigueur graphique et instabilité visuelle. Il partage aussi son expérience technique à travers des articles pratiques destinés aux photographes passionnés, en s’appuyant sur une solide culture de l’image acquise en argentique comme en numérique.
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