Photographes reporters en 1985, ce que révélait le sac des pros
En 1985, le sac d’un photoreporter disait presque tout de sa manière de travailler. Boîtiers motorisés, focales fixes lumineuses, films noir et blanc ou couleur, flashs, piles, accessoires, chaque choix répondait à une contrainte précise. À partir d’un article de Paul Khayat publié dans Photo Reporter en septembre 1985, retour sur l’équipement des photographes de presse avant la révolution autofocus des années 1990, et comparaison avec un setup professionnel actuel.
En feuilletant aujourd’hui l’article « 9 photographes vident leur sac », signé par Paul Khayat dans Photo Reporter en septembre 1985, on retrouve une image très précise du photojournalisme de terrain, avec ses réflexes, ses contraintes et ses choix de matériel.
À la date de publication de cet article, en septembre 1985, je venais de rentrer d’un séjour de six mois à l’université, au Texas. J’avais dix-neuf ans, et ce qui devait d’abord me permettre de rapporter des souvenirs de voyage s’était déjà transformé en véritable passion pour la photographie.
J’avais commencé à lire Photo Reporter après avoir décidé de partir aux États-Unis, au printemps 1984. Je préférais ce magazine à d’autres titres de l’époque, parce qu’il me paraissait plus concret, plus proche du terrain, plus tourné vers le métier de photographe. Une partie de mon éducation à l’image s’est faite dans ses pages.
À mon retour en France, je comparais les choix de matériel de ces professionnels à ceux des photographes de La Voix du Nord, de l’AFP ou de Reuters que je croisais sur l’actualité lilloise, pour me faire une idée de mon propre sac photo idéal. Ce cheminement me conduit quelques années plus tard à être enfin équipé comme un reporter, comme je le raconte dans Dallas Police 1987, reportage photo au cœur des patrouilles de NorthWest Dallas.
Trois ans plus tard, après avoir couvert l’actualité politique locale, la campagne présidentielle de 1988 et mes premiers événements de sports mécaniques, j’entrais à mon tour en agence de presse chez DPPI.

Source : Paul Khayat, « 9 photographes vident leur sac », Photo Reporter, septembre 1985.
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Sommaire
- Un document d’époque précieux
- Peu de zooms, beaucoup de focales fixes
- Des objectifs lumineux, imposés par les films
- Plusieurs boîtiers, non par confort, mais par nécessité
- Les moteurs externes, pour garder l’œil dans le viseur
- Flashs, piles, films, accessoires, un sac plus lourd qu’il n’y paraît
- Nikon partout, Canon encore discret dans ce paysage
- Quarante ans de progrès techniques, mais pas un métier simplifié
- Comparer le poids d’hier et d’aujourd’hui
- Relire 1985 sans idéaliser les contraintes
- Conclusion
Un document d’époque précieux
L’article de Paul Khayat n’a rien d’anecdotique. Il montre, sac ouvert, comment travaillaient réellement des photographes d’agences comme Sipa, Gamma, AP ou Collectif, selon qu’ils couvraient le spectacle, l’actualité, le magazine, le social, la mode ou la politique. On y découvre des équipements souvent imposants, mais aussi très cohérents. Chaque sac traduit une manière de photographier, une relation au sujet, et surtout une adaptation à des contraintes techniques que les photographes d’aujourd’hui ont parfois du mal à imaginer.
Ce document est aussi intéressant parce qu’il capture un moment précis de l’histoire du photojournalisme. Le matériel qu’il montre restera, dans ses grandes lignes, la base de l’équipement des photoreporters jusqu’au début des années 1990, avant que la montée en puissance des Canon EOS autofocus ne transforme en profondeur les usages professionnels.
Peu de zooms, beaucoup de focales fixes
La première chose qui frappe, en parcourant ces listes de matériel, c’est la place très réduite des zooms. Ils existent, bien sûr, mais restent minoritaires. Le cœur du sac repose sur des focales fixes, choisies une à une, en fonction d’une logique de cadrage très précise.

Mon set-up Nikon en 1987 :
24mm f/2.8 - 35mm f/1.4 - 50mm f/1.8 - 85mm f/1.8 - 180mm f/2.8
On retrouve sans cesse les mêmes repères, 24mm, 35mm, 50mm, 85mm, 180mm, 300mm. Ce n’est pas un hasard. Cette progression obéit à une véritable grammaire visuelle, avec des écarts de focale cohérents, souvent proches d’un facteur de 1,4. En pratique, chaque objectif ouvrait une vision différente, sans trop chevaucher la précédente. Cette logique était très rationnelle. Elle structurait la manière de voir autant que la manière de s’équiper.
Ce découpage avait aussi une conséquence très concrète sur le terrain. Pour changer réellement de point de vue, on changeait d’objectif. Aujourd’hui, un zoom moderne permet d’affiner son cadrage avec beaucoup plus de précision. À l’époque, il fallait anticiper davantage, connaître parfaitement ses focales, et parfois accepter qu’un léger décalage dans le cadrage oblige à bouger physiquement ou à changer d’optique.
Des objectifs lumineux, imposés par les films
Deuxième évidence, les optiques lumineuses dominent. Les 35mm f/1.4, 50mm f/1.2, 85mm f/1.4, 180mm f/2.8 ou 300mm f/2.8 reviennent souvent. Ce n’était pas du luxe ni une démonstration de puissance. C’était une nécessité.
À l’époque, le noir et blanc restait souvent destiné aux quotidiens ou aux diffusions rapides, parce qu’un film pouvait être développé en une dizaine de minutes, voire en cinq minutes dans l’urgence d’une agence télégraphique comme l’AFP, Reuters ou AP. La couleur, elle, allait davantage vers les magazines, avec des délais bien plus longs, de l’ordre d’une à deux heures avec un labo intégré à une agence, et jusqu’à vingt-quatre heures pour la Kodachrome. Cette contrainte de temps expliquait en partie l’usage simultané de plusieurs boîtiers chargés avec des films différents.
Les grandes ouvertures répondaient donc à plusieurs besoins. Elles permettaient de travailler dans une lumière faible, de conserver des vitesses compatibles avec l’action, d’obtenir une visée plus confortable dans les boîtiers manuels, et parfois de détacher nettement un sujet de son arrière-plan. Dans les concerts, les tournages, les soirées ou certaines situations de reportage en intérieur, elles faisaient la différence entre une photo possible et une photo manquée.
Plusieurs boîtiers, non par confort, mais par nécessité
L’autre caractéristique majeure de ces sacs professionnels est le nombre de boîtiers. Deux, trois, parfois quatre. Vu d’aujourd’hui, cela peut sembler excessif. En réalité, c’était le strict minimum pour travailler vite.
La première raison était simple, un boîtier pouvait être chargé en noir et blanc, l’autre en couleur. Impossible de changer de film en quelques secondes sans perdre du temps, sans risquer d’exposer la pellicule ou sans casser son rythme de travail.
Le second motif relevait de l’efficacité. Avoir plusieurs boîtiers permettait de monter différentes focales prêtes à l’emploi. Plutôt que de changer sans cesse d’objectif, le photographe gardait sur lui un boîtier avec un grand angle, un autre avec une focale standard, un autre encore avec un téléobjectif. Dans le feu de l’action, ce gain de temps était précieux.
Les moteurs externes, pour garder l’œil dans le viseur
Autre détail révélateur de cette époque, les moteurs externes. Ils apparaissent souvent dans l’article comme un équipement quasi normal pour les professionnels. Là encore, il ne faut pas les réduire à la seule idée de rafale.
Bien sûr, ces moteurs permettaient des séquences plus rapides, utiles en sport ou sur certaines actions fugitives. Mais leur intérêt principal était souvent ailleurs. Ils permettaient d’enchaîner les vues tout en gardant l’œil dans le viseur. Avec un levier d’armement manuel, chaque image imposait de casser le contact avec la scène. Le moteur fluidifiait le geste, maintenait la continuité de l’observation et rendait le travail plus instinctif.
Il faut aussi rappeler qu’en 1985, le film coûtait cher. On ne déclenchait pas sans réfléchir. Le moteur n’encourageait pas une débauche d’images. Il servait avant tout à travailler plus efficacement.
Flashs, piles, films, accessoires, un sac plus lourd qu’il n’y paraît
Quand on lit les listes de matériel de 1985, on pourrait croire que le poids reposait surtout sur les boîtiers et les objectifs. En réalité, la logistique autour du matériel comptait presque autant.
Il fallait emporter des films de sensibilités différentes, couleur et noir et blanc, des piles pour les moteurs, des accus ou des batteries pour les flashs, souvent imposants, des cellules à main, parfois des filtres, de quoi nettoyer le matériel, parfois même de quoi classer, annoter ou légender. Le photoreporter transportait en quelque sorte une petite infrastructure mobile.
Cette contrainte logistique explique aussi certains choix d’équipement. Un sac n’était pas seulement pensé en termes d’optique idéale. Il devait rester compatible avec une journée de travail, un déplacement, un reportage à l’étranger ou une couverture d’actualité où rien n’était prévisible.
Nikon partout, Canon encore discret dans ce paysage
Ce panorama de 1985 montre une forte domination de Nikon dans le reportage généraliste. Les F3, FE2, FM2 et autres boîtiers Nikon reviennent constamment. Leica reste présent comme outil complémentaire, surtout pour certaines focales courtes ou pour une approche plus discrète. Olympus apparaît plus marginalement. Canon est déjà présent, mais sans remettre encore en cause la domination de Nikon dans ce paysage du reportage généraliste.
Quarante ans de progrès techniques, mais pas un métier simplifié
Le contraste avec le matériel actuel est saisissant. En quarante ans, les boîtiers sont devenus plus rapides, plus fiables, capables de monter à des sensibilités inimaginables en 1985. Les autofocus reconnaissent les sujets, les buffers encaissent des rafales soutenues, les cartes mémoire remplacent les pellicules, la vérification des images est immédiate, et les zooms professionnels ont atteint un niveau optique qui aurait semblé inimaginable à l’époque. J’ai retracé plus largement cette bascule dans Évolution de la photographie, 40 ans entre film, numérique et mirrorless.
Mais cette évolution n’a pas simplifié le métier en profondeur. Elle en a surtout déplacé les exigences. Le photographe travaille aujourd’hui plus vite, livre plus vite, produit davantage, transmet presque en temps réel, et doit souvent gérer à la fois la prise de vue, l’editing et la diffusion. En revanche, il n’a plus à arbitrer en permanence entre noir et blanc et couleur par changement de boîtier, entre 100 et 400 ISO par changement de film, ou entre trois focales fixes montées sur trois appareils.
Le gain est immense en souplesse. Un kit moderne permet de couvrir beaucoup plus de situations avec moins de manipulations. Les zooms permettent un cadrage plus précis, plus rapide, sans rupture de contact avec la scène. Les optiques modernes sont d’une homogénéité et d’une qualité radicalement supérieures, à pleine ouverture comme sur les bords de l’image. La montée en ISO autorise des reportages en lumière faible qui auraient demandé, en 1985, des compromis beaucoup plus lourds.
Comparer le poids d’hier et d’aujourd’hui
Cette évolution mérite aussi d’être regardée sous l’angle le plus concret qui soit, le poids du matériel.
Prenons le cas du sac d’Éric Bouvet tel qu’il apparaît dans l’article de 1985 : un Nikon F2 motorisé, deux Nikon FM2 motorisés, un Nikon FM motorisé, les focales 15mm f/3.5, 16mm f/2.8, 24mm f/2, 35mm f/2, 50mm f/2, 105mm f/2.5, 180mm f/2.8, 300mm f/2.8, ainsi qu’un doubleur TC-200. En se limitant aux boîtiers motorisés et aux objectifs, on arrive à un ensemble d’environ 10 kg, environ 7,5 kg si le 300mm f/2.8 est laissé à l’agence. Si l’on ajoute les deux flashs Metz 45 CT-1, les batteries, les films et les accessoires, on dépasse nettement ce chiffre.
Face à cela, un professionnel travaillant aujourd’hui avec deux Nikon Z9, un NIKKOR Z 14-24mm f/2.8 S, un NIKKOR Z 24-70mm f/2.8 S II, un NIKKOR Z 70-200mm f/2.8 VR S II et un NIKKOR Z TC-2.0x dispose d’un ensemble d’environ 5,3 kg. Autrement dit, avec un poids sensiblement inférieur en boîtiers et optiques, il couvre une plage focale plus continue, cadre plus finement grâce aux zooms, change moins souvent d’objectif, bénéficie d’un autofocus performant, d’une montée en ISO sans commune mesure et d’un contrôle immédiat du résultat.
La comparaison n’a évidemment pas pour but de dénigrer le matériel d’hier. Elle montre surtout à quel point les outils actuels concentrent dans un kit plus compact et plus rapide des possibilités qui exigeaient alors une multiplication de boîtiers, de focales fixes et d’accessoires spécialisés.
Relire 1985 sans idéaliser les contraintes
Relire aujourd’hui le contenu de ces sacs de photoreporters permet aussi de remettre certaines idées en perspective. À l’époque, les photographes suivaient avec attention chaque progrès des fabricants, objectifs plus nets, mieux corrigés, moins vignettés, films plus fins, plus définis, plus sensibles. Nous attendions surtout des outils qui nous imposeraient moins de compromis pour capter la lumière, cadrer vite, ou travailler dans des conditions difficiles. Cela n’enlève rien à l’intérêt que peut avoir l’argentique aujourd’hui. Découvrir le film, ralentir, expérimenter, accepter une part d’incertitude ou rechercher une autre relation au temps photographique peut être extrêmement formateur, et parfois très stimulant sur le plan créatif. Comme je l’écrivais dans Photographie argentique, retour aux sources ou illusion romantique ?, chacun est libre de faire son expérience.
Mais il me semble utile de rappeler que le matériel actuel ne mérite pas d’être regardé avec condescendance au nom d’une supposée supériorité du passé. Les boîtiers et objectifs d’aujourd’hui offrent des propriétés exceptionnelles, en précision, en sensibilité, en rapidité, en homogénéité optique et en liberté d’usage. Ils ont précisément été conçus pour répondre aux limites que les photographes de reportage connaissaient si bien il y a quarante ans. Utiliser un appareil ou un objectif des années 1980 ne vous transportera pas non plus dans le passé. Le contexte a changé, l’environnement aussi, les rues ne sont plus les mêmes, les voitures non plus, les vêtements, la signalétique, la densité de circulation, la présence des écrans et même la manière d’occuper l’espace public ont profondément évolué. Photographier en argentique aujourd’hui ne fera pas réapparaître le Paris des années 1960, 1970 ou 1980. Le support peut modifier la texture d’une image, pas recréer à lui seul le monde disparu qu’elle évoque parfois. Ce sont toujours le regard, la lumière, le cadrage et l’intention qui font la différence.
Conclusion
L’article de Paul Khayat sur les sacs des photoreporters en 1985 montre à quel point le matériel conditionnait alors la pratique du reportage.
Quarante ans plus tard, les outils ont changé de nature. Ils sont devenus plus rapides, plus fiables, plus souples et plus performants, mais relire ces sacs de 1985 permet de mieux comprendre la culture du photoreportage dont ils sont issus.
Ce document reste précieux parce qu’il montre très concrètement comment ces photographes pensaient leur travail, organisaient leur équipement et faisaient face aux réalités de leur époque.
À propos de l’auteur
Sebastien Desnoulez est photographe professionnel basé à Paris, spécialisé en photographie d’architecture, de paysage et de voyage. Formé à la photographie au milieu des années 1980, il a d’abord appris le reportage à l’époque de l’argentique, avant de couvrir l’actualité politique et les sports mécaniques en agence de presse, puis des compétitions de Formule 1. Il se consacre aujourd’hui à une photographie d’art exigeante, mêlant composition, lumière et émotion, tout en partageant son expérience technique à travers des articles destinés aux photographes passionnés.
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