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Les Fantômes du Trocadéro - Photo : © Sebastien Desnoulez
Les Fantômes du Trocadéro - Photo : © Sebastien Desnoulez

La photographie change de nature : du photographe au content creator

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16 septembre 2026   -    Catégorie :    -    Sebastien Desnoulez

Un article publié récemment sur le site Light Stalking s'interrogeait sur le déclin des clubs photo. Son auteur, Jason Row, partait d'un paradoxe intéressant : ces clubs concentrent souvent une somme considérable de connaissances et d'expérience, mais peinent à attirer de nouveaux membres, et particulièrement les plus jeunes.

Le problème ne viendrait donc pas d'un manque de compétences. Ce serait plutôt une certaine culture de la photographie qui aurait du mal à évoluer.

L'auteur relève notamment deux points.

D'abord, l'importance accordée au matériel. Dans les conversations entre membres, le boîtier utilisé, la marque, les objectifs possédés ou les performances techniques prennent parfois une place considérable. Or, beaucoup de jeunes photographes se préoccupent moins de savoir si une image a été réalisée avec un Leica, un hybride plein format, un moyen format ou un smartphone. Ils souhaitent d'abord être jugés sur l'image produite.

Ensuite, certains clubs restent attachés à l'idée qu'il existe une bonne et une mauvaise manière de photographier. Une conception qui peut rapidement entrer en conflit avec des pratiques apparues avec le numérique, le smartphone, le drone ou les réseaux sociaux.

Ce constat dépasse largement la question des clubs photo.

Il révèle surtout un changement beaucoup plus profond : la pratique photographique elle-même est en train de changer de nature.

Une partie des règles venait aussi des contraintes techniques

Pour quelqu'un qui a appris la photographie en argentique, obtenir une image techniquement correcte demandait un certain nombre de connaissances.

Il fallait choisir une exposition sans pouvoir vérifier immédiatement le résultat, anticiper le rendu du film, contrôler précisément son cadrage, comprendre les limites de la dynamique disponible et attendre le développement pour découvrir ses erreurs.

Le numérique a considérablement raccourci cette boucle d'apprentissage.

Une photographie apparaît immédiatement sur l'écran. On peut vérifier l'exposition, recommencer, modifier un réglage et comparer. L'autofocus reconnaît désormais un visage, un œil, un animal ou un véhicule. La stabilisation compense une partie des mouvements et les fichiers RAW modernes autorisent d'importantes corrections après la prise de vue.

Il est donc logique qu'une nouvelle génération se demande pourquoi elle devrait nécessairement suivre toutes les méthodes développées à une époque où ces possibilités n'existaient pas.

Prenons le cadrage.

Un photographe formé à l'argentique ou à la chambre considérera volontiers qu'une photographie d'architecture doit être composée précisément dans le viseur, les perspectives contrôlées dès la prise de vue et les verticales correctement placées.

Un photographe plus jeune peut cadrer beaucoup plus largement sur l'écran de son appareil ou de son smartphone, puis recadrer l'image et rectifier les perspectives en postproduction.

Pour le premier, cela peut apparaître comme une approximation difficilement acceptable.

Pour le second, la question est beaucoup plus simple : si l'image finale correspond exactement à ce qu'il voulait obtenir, pourquoi la méthode employée devrait-elle être considérée comme incorrecte ?

Cela ne signifie évidemment pas que comprendre la perspective, la lumière ou le cadrage soit devenu inutile. Celui qui les maîtrise dispose toujours d'outils supplémentaires pour construire son image.

Mais il faut probablement distinguer ce qui relève réellement du langage photographique de ce qui était autrefois imposé par les contraintes techniques.

S'affranchir des règles... pour en adopter de nouvelles

Les réseaux sociaux ont parallèlement fait apparaître leurs propres codes photographiques.

Pendant quelque temps, il fallait photographier le paysage à travers une boule de cristal. Puis sont venues les photographies de bâtiments reflétés dans une flaque d'eau, les poses longues, les personnages minuscules devant une montagne, le van photographié du ciel, les routes sinueuses vues au drone, les colorimétries teal & orange...

Ces effets ne sont pas nécessairement mauvais. Certains peuvent même produire d'excellentes photographies.

Mais leur répétition montre un autre phénomène.

On s'affranchit d'une esthétique institutionnelle pour adopter une esthétique algorithmique.

Les règles du club photo sont remplacées par celles d'Instagram, TikTok ou YouTube.

L'image n'est plus nécessairement conçue pour un tirage, un livre ou une exposition. Elle doit d'abord arrêter pendant quelques secondes le défilement d'un écran.

Cela modifie naturellement sa construction.

Couleurs immédiatement identifiables, contraste, sujet spectaculaire, cadrages adaptés au format vertical, lieux extraordinaires, effets visuels compréhensibles instantanément : une photographie doit de plus en plus souvent fonctionner avant même que le spectateur ait réellement commencé à la regarder.

La liberté gagnée face aux anciennes conventions peut donc devenir une nouvelle forme de conformisme.

Le juge du club photo a parfois simplement été remplacé par l'algorithme.

De la photographie que l'on regarde à l'image que l'on consomme

Il y a encore quelques décennies, une photographie avait de bonnes chances d'être regardée sur papier.

Dans un magazine, un livre, une exposition, un album ou sous la forme d'un tirage.

Aujourd'hui, l'immense majorité des images est consommée au milieu d'un flux.

Une photographie de paysage peut apparaître pendant quelques secondes entre un Reel humoristique, une publicité, une recette de cuisine, les vacances d'un ami et une vidéo d'actualité.

Puis le pouce remonte l'écran.

Nous n'avons probablement jamais produit et regardé autant d'images. Mais individuellement, nous leur consacrons très peu de temps.

Cette profusion produit également un phénomène de banalisation.

Certaines destinations autrefois découvertes grâce à quelques photographies sont aujourd'hui vues sous tous les angles avant même d'y avoir mis les pieds. Les Dolomites, l'Islande, les Lofoten, New York ou les dunes de Namibie ont été photographiées, filmées, survolées et montrées des millions de fois.

Le drone a accentué le phénomène. Il a d'abord offert un point de vue réellement nouveau. Puis ce point de vue lui-même est devenu familier.

Il devient extraordinairement difficile de produire une image nouvelle d'un lieu dont chacun connaît déjà les vues aériennes, les couchers de soleil et les meilleurs emplacements photographiques avant même d'y arriver.

La vidéo déplace même le moment de la photographie

Un autre changement me paraît encore plus profond.

Pendant très longtemps, photographier consistait notamment à décider quand déclencher.

C'est toute l'idée de l'instant décisif associée à Henri Cartier-Bresson : anticiper la fraction de seconde pendant laquelle les formes, le mouvement et le sujet vont s'organiser.

Le numérique avait déjà commencé à modifier cette pratique avec les rafales de plus en plus rapides.

La vidéo va encore plus loin.

Une image extraite d'une vidéo UHD 4K de 3840 x 2160 pixels représente environ 8,3 mégapixels. En UHD 8K, 7680 x 4320 pixels donnent environ 33,2 mégapixels.

Pour un site Internet, les réseaux sociaux, une publication en ligne, la télévision et même certains usages imprimés, cette définition peut être largement suffisante.

Bien sûr, une image extraite d'une vidéo n'est pas strictement équivalente à une photographie réalisée en RAW. La vitesse d'obturation choisie pour donner un mouvement naturel à la vidéo peut générer du flou sur une image isolée ; compression, profondeur de codage ou sous-échantillonnage des couleurs peuvent également limiter les possibilités de traitement.

Mais le principe demeure.

Avec une séquence enregistrée à 25, 50, 60 images par seconde ou davantage, il devient possible de choisir l'instant après la prise de vue.

Le moment décisif ne disparaît pas : quelqu'un doit toujours reconnaître l'image intéressante.

En revanche, une partie de sa dimension technique se déplace.

Le photographe devait autrefois anticiper puis déclencher exactement au bon moment. Il peut désormais enregistrer une séquence puis rechercher ce moment lors de l'éditing.

Le choix de l'instant peut passer du déclenchement à la sélection.

C'est une transformation considérable de l'acte photographique.

Du photographe au "content creator"

Le vocabulaire employé aujourd'hui par les fabricants est d'ailleurs révélateur.

Ils ne parlent plus seulement aux photographes.

Ils parlent de créateurs de contenu, ou de content creators.

Canon commercialise ainsi des kits officiellement présentés comme destinés aux « créateurs de contenu », avec des appareils pensés simultanément pour la photographie, la vidéo verticale, le streaming et les réseaux sociaux.

Sony présente certains de ses appareils sous la bannière « Le choix des créateurs » et développe tout un environnement baptisé Creators' Cloud.

Chez Nikon, les pages consacrées au Z30, à TikTok ou au vlogging parlent elles aussi explicitement aux créateurs de contenu et insistent autant sur la vidéo, le son, le streaming et le transfert rapide vers les réseaux que sur la photographie.

Ce changement de vocabulaire n'est pas anodin.

Le client auquel s'adressent les fabricants n'est plus nécessairement quelqu'un qui achète un appareil principalement pour produire des photographies.

Il doit pouvoir réaliser avec le même outil une photographie, une vidéo, un Reel vertical, un vlog, une interview, un time-lapse ou une séquence destinée à YouTube.

La photographie devient l'un des composants d'un ensemble beaucoup plus large appelé contenu.

Et les frontières deviennent de plus en plus poreuses.

Une personne peut commencer une séquence au smartphone, utiliser quelques plans réalisés au drone, ajouter des images provenant d'un hybride, extraire une photographie d'une séquence 8K, monter l'ensemble sur un ordinateur et publier le résultat sur Instagram.

Est-elle photographe ? Vidéaste ? Réalisatrice ? Influenceuse ?

Le terme content creator évite précisément d'avoir à choisir.

Les médias photographiques suivent la même évolution

Il suffit également d'observer une partie des contenus consacrés à la photographie sur Internet.

Une proportion importante des vidéos et des articles porte aujourd'hui sur le matériel, les logiciels et les méthodes permettant de produire plus facilement ou plus rapidement des images.

  • Tests de nouveaux boîtiers.
  • Comparatifs d'objectifs.
  • Autofocus.
  • Nouveautés Lightroom et Photoshop.
  • Presets.
  • Intelligence artificielle.
  • Réduction du bruit.
  • « Dix réglages à changer immédiatement ».
  • « Cinq erreurs que font tous les photographes ».

Il existe évidemment toujours des analyses consacrées au travail des photographes, à leur intention ou à la manière dont une photographie particulière a été construite.

Mais elles semblent parfois noyées sous les contenus techniques.

Il y a là un paradoxe assez curieux : nous parlons énormément de photographie tout en parlant finalement assez peu des photographies.

Et le phénomène n'est pas nouveau.

Dans La Photo, écrit en 1976 avec Patrick Chenz, Jean-Loup Sieff évoquait déjà avec humour les questions qui lui étaient posées lors de débats ou d'expositions. Selon lui, la plupart pouvaient se résumer à : « Comment c'est fait ? »

Il racontait notamment un échange avec un visiteur qui voulait savoir quel objectif avait servi à réaliser une photographie. Apprenant qu'il s'agissait d'un 24 mm, celui-ci semblait aussitôt y trouver une explication. Sieff tentait alors de ramener la conversation vers ce qui lui paraissait essentiel : avant de savoir avec quel objectif une photographie a été réalisée ou quels procédés ont été employés au laboratoire, encore faut-il regarder l'image et se demander ce qu'elle provoque.

Cinquante ans plus tard, la technique et le matériel continuent à susciter un intérêt considérable.

Je peux d'ailleurs le constater, sans pouvoir naturellement en déduire les motivations des lecteurs, dans les statistiques de fréquentation de mon propre site : les articles que je consacre au matériel photo reçoivent davantage de visites que mes reportages, mes archives photographiques ou les textes consacrés à la démarche ayant conduit à une photographie.

Ces articles ne sont pourtant pas conçus comme des tests de laboratoire. J'y parle d'objectifs que j'ai réellement utilisés et je les illustre autant que possible par des photographies réalisées en voyage ou en reportage, dans les conditions pour lesquelles ce matériel a été acheté.

Que viennent y chercher les lecteurs ?

Des caractéristiques techniques qu'ils pourraient également trouver chez le fabricant ? L'avis d'un photographe qui a utilisé cet objectif dans son travail ? Ses qualités et ses défauts constatés sur le terrain ? Ou simplement des exemples permettant de voir ce qu'il est possible d'en faire dans des conditions réelles, plutôt que des photographies réalisées pour les besoins d'un test à proximité du domicile ou des bureaux de son auteur ?

Les statistiques ne permettent pas de le savoir.

Elles montrent simplement qu'il existe toujours une forte demande d'information autour des outils de la photographie.

Internet lui a donné une ampleur nouvelle. Une référence précise d'objectif ou de boîtier correspond naturellement à une recherche Google. Elle fournit également un sujet immédiatement identifiable pour YouTube : essais, comparatifs, autofocus, réglages, logiciels, presets ou nouvelles fonctions liées à l'intelligence artificielle.

À l'inverse, il est beaucoup plus difficile de rechercher une photographie, un reportage ou le travail d'un photographe dont on ignore encore l'existence.

La question relevée par Sieff en 1976 « Comment c'est fait ? » reste donc étonnamment actuelle.

Ce qui a changé, ce sont les moyens d'y répondre.

Alors, la photographie est-elle devenue une activité de vieux ?

Probablement pas.

Les jeunes générations produisent des images en permanence.

Elles photographient avec un smartphone, un hybride ou un ancien compact numérique. Elles filment avec une action camera. Elles utilisent un drone. Elles mélangent photographie et vidéo. Certaines redécouvrent même l'argentique.

Ce qui vieillit est peut-être autre chose.

Une certaine définition du photographe.

Celle du photographe identifié par son appareil, sa maîtrise technique, son appartenance à un club, sa connaissance d'un ensemble de règles et dont le tirage constitue naturellement l'aboutissement du processus photographique.

Cette culture ne va pas disparaître. Et elle conserve une richesse considérable.

C'est d'ailleurs tout le paradoxe des clubs photo évoqués au début : leurs membres détiennent une expérience que quelques tutoriels YouTube ne remplaceront pas facilement.

Mais pour que cette expérience continue à se transmettre, encore faut-il accepter que les outils et certaines pratiques aient changé.

Un jeune photographe au smartphone n'a peut-être aucun intérêt pour la courbe MTF d'un objectif. En revanche, il peut avoir beaucoup à apprendre d'un photographe expérimenté sur la lumière, le placement, l'anticipation, la construction d'une série ou la sélection de ses images.

Et l'inverse est également vrai : le photographe expérimenté peut découvrir de nouvelles manières de raconter avec une image en mouvement, un drone ou un format qu'il n'aurait jamais envisagé.

Car lorsque l'appareil règle pratiquement seul l'exposition et la mise au point, que les perspectives peuvent être corrigées après coup et qu'une séquence vidéo contient plusieurs dizaines d'images par seconde, une question redevient finalement centrale :

qu'est-ce qui distingue encore le photographe de celui qui produit simplement des images ?

Probablement moins son boîtier ou sa maîtrise des règles qu'auparavant.

Peut-être faut-il revenir à quelque chose de beaucoup plus simple : savoir ce que l'on veut montrer, savoir pourquoi on le photographie, construire un regard et, au milieu de milliers d'images techniquement réussies, savoir lesquelles méritent réellement d'être conservées.

La technologie a rendu la production d'images extraordinairement facile.

Elle n'a pas rendu le regard automatique.

Et pour un photographe qui pratique depuis plusieurs décennies, c'est peut-être là que se trouve la meilleure manière de continuer à exister au milieu de cette profusion d'images : ne pas chercher à courir après chaque nouvelle tendance, mais construire et affirmer un regard personnel.

Le matériel évolue, les formats changent, les algorithmes passent d'une esthétique à une autre. Un style personnel, lui, permet qu'une photographie puisse être reconnue pour ce qu'elle montre et pour la manière dont son auteur regarde le monde, plutôt que pour l'appareil avec lequel elle a été réalisée.

À propos de l’auteur

Sebastien Desnoulez est photographe, auteur et créateur d’images, basé à Paris. Son travail traverse la photographie d’architecture, de paysage et de voyage, avec une attention particulière portée à la composition, aux lignes, à la lumière, au flou et aux accidents visuels. Formé à la photographie au milieu des années 1980, il a couvert des compétitions de Formule 1 et réalisé des reportages à travers le monde, avant de développer une photographie d’art fondée sur la tension entre rigueur graphique et instabilité visuelle. Il partage aussi son expérience technique à travers des articles pratiques destinés aux photographes passionnés, en s’appuyant sur une solide culture de l’image acquise en argentique comme en numérique.

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