Short Track de Paris 1989 à la Cipale, motos et photographie de nuit
Les 6 et 7 juillet 1989, le vélodrome de la Cipale, dans le bois de Vincennes, fut transformé en piste de terre pour accueillir le premier Short Track de Paris. Sous les projecteurs, des spécialistes américains du flat-track affrontaient les meilleurs pilotes français, parmi lesquels Stéphane Peterhansel. Je couvrais alors l’événement pour l’agence photographique DPPI.
De l’agence DPPI aux événements Chesterfield
Je suis entré à l’agence DPPI en septembre 1988. J’y ai rapidement été envoyé sur plusieurs événements motocyclistes soutenus par le groupe Philip Morris, dont la marque Chesterfield accompagnait alors un important programme consacré aux sports mécaniques.
Ces courses se déroulaient généralement sur des circuits temporaires associant une partie bitumée et une portion en terre. Certaines comportaient également des bosses ou des sauts. Des tracés étaient ainsi créés de toutes pièces à Montlhéry, à Brive-la-Gaillarde ou encore au parc des expositions de Bordeaux.
Ces épreuves réunissaient des pilotes venus de différentes disciplines : enduro, motocross, vitesse ou rallye-raid. Le mélange des surfaces les obligeait à adapter en permanence leurs trajectoires et leur manière de piloter.
La course la plus spectaculaire que j’ai photographiée dans ce cadre reste cependant le Short Track de Paris, organisé en juillet 1989 au vélodrome de la Cipale, dans le bois de Vincennes.
Une piste de terre dans le vélodrome de la Cipale
Contrairement aux circuits mixtes utilisés lors des autres épreuves, le tracé de la Cipale était entièrement recouvert de terre. Une piste ovale avait été aménagée à l’intérieur du vélodrome, avec une bosse placée au milieu d’une ligne droite.
Les pilotes utilisaient des motos dérivées de machines d’enduro, de motocross ou de supermotard, adaptées à la discipline. L’absence de frein avant les obligeait à placer la moto en travers avant les virages afin de ralentir tout en conservant leur vitesse.
La terre se creusait progressivement sous le passage des motos. À chaque tour, les pilotes soulevaient des projections et la trajectoire se dessinait plus nettement. Depuis l’intérieur de l’ovale, la proximité avec les concurrents rendait la course particulièrement impressionnante.
Les tribunes du vélodrome formaient un décor inhabituel pour une compétition motocycliste. Le public entourait presque complètement la piste et les barrières couvertes de publicités Bardahl et Chesterfield renforçaient l’identité visuelle de l’événement.
Stéphane Peterhansel sur la Yamaha numéro 2
Short Track de Paris - La Cipale - Juillet 1989 – Stéphane Peterhansel / Yamaha - Photo © Sebastien Desnoulez
Parmi les pilotes engagés figurait Stéphane Peterhansel, qui portait le numéro 2 sur sa Yamaha. Il n’était pas encore devenu « Monsieur Dakar », mais il comptait déjà parmi les meilleurs pilotes français d’enduro et de rallye-raid.
Le plateau réunissait également plusieurs grands noms français et américains. Ricky Graham et Steve Morehead apportaient leur expérience du flat-track, discipline extrêmement populaire aux États-Unis. Stéphane Chambon, Laurent Pidoux et d’autres spécialistes français participaient également aux courses.
Lors de la seconde soirée, le 7 juillet, Steve Morehead s’imposa devant Ricky Graham et Stéphane Peterhansel. Les pilotes américains possédaient des trajectoires particulièrement fluides, mais les Français parvenaient à compenser une partie de leur manque d’expérience grâce à leur maîtrise de la glisse et des sauts.
Une machine se distinguait particulièrement dans le peloton : la Savard 2x2 n°22 pilotée vraisemblablement par Yann Sinet. Conçu par les frères Franck et Patrick Savard, ce prototype français disposait de deux roues motrices. Son étonnant train avant à bras articulés séparait la suspension de la direction et permettait à une transmission mécanique d’entraîner également la roue avant. L’amortisseur apparent et le volumineux moyeu avant rendent cette moto immédiatement reconnaissable sur les photographies.
Photographier une course argentique à la tombée de la nuit
L’événement commençait en soirée et se poursuivait rapidement dans l’obscurité. Pour un photographe travaillant en argentique, ces conditions représentaient une difficulté importante.
Au vu du grain visible sur les diapositives les moins lumineuses, je pense avoir utilisé des films Fujichrome de 100 ISO poussés de deux valeurs, soit une sensibilité équivalente à 400 ISO. Cette solution me permettait d’abord d’obtenir des images relativement nettes, sur lesquelles les motos et leur environnement demeuraient lisibles.
À mesure que la lumière diminuait, j’ai commencé à travailler en filé, depuis l’intérieur de l’ovale. Je suivais le déplacement des pilotes en utilisant des vitesses progressivement plus lentes. Les motos restaient partiellement définies tandis que les barrières, les tribunes et les publicités se transformaient en longues traces horizontales.
Cette technique traduisait mieux la vitesse, mais demandait une grande régularité dans le mouvement de l’appareil. En argentique, il était naturellement impossible de contrôler immédiatement le résultat.
Le flash associé aux vitesses lentes
Une fois la nuit installée, j’ai également utilisé le flash avec des temps de pose relativement longs. L’éclair permettait de figer brièvement le pilote, tandis que la durée d’exposition enregistrait la lumière ambiante et le déplacement de la moto.
Cette combinaison produisait des images dans lesquelles une partie du sujet restait nette, entourée de traînées lumineuses et de silhouettes dédoublées. Les projecteurs, les panneaux publicitaires et les couleurs des équipements apparaissaient dans le fond sans que l’atmosphère nocturne disparaisse complètement.
Le résultat était moins prévisible qu’avec les appareils numériques actuels. Il fallait choisir une vitesse, anticiper le passage du pilote, accompagner son mouvement et déclencher sans connaître précisément l’équilibre qui serait obtenu entre la lumière du flash et celle du vélodrome.
Le grain et les couleurs d’une archive de 1989
Le grain très présent sur certaines images témoigne des limites de la photographie argentique en faible lumière, mais il participe aujourd’hui à leur caractère. Il rappelle les films poussés, les vitesses lentes et les conditions difficiles dans lesquelles cette série fut réalisée.
Les combinaisons vivement colorées, les plaques numérotées, les publicités Chesterfield et Bardahl ainsi que les tribunes remplies replacent immédiatement les photographies à la fin des années 1980.
Plus de trente-cinq ans après cette soirée, ces diapositives conservent l’énergie d’un événement aujourd’hui peu documenté. Elles racontent une époque où une piste de terre pouvait être installée au cœur d’un vélodrome parisien pour offrir au public deux nuits de glisse, de sauts et de spectacle motocycliste.
À propos de l’auteur
Sebastien Desnoulez est photographe, auteur et créateur d’images, basé à Paris. Son travail traverse la photographie d’architecture, de paysage et de voyage, avec une attention particulière portée à la composition, aux lignes, à la lumière, au flou et aux accidents visuels. Formé à la photographie au milieu des années 1980, il a couvert des compétitions de Formule 1 et réalisé des reportages à travers le monde, avant de développer une photographie d’art fondée sur la tension entre rigueur graphique et instabilité visuelle. Il partage aussi son expérience technique à travers des articles pratiques destinés aux photographes passionnés, en s’appuyant sur une solide culture de l’image acquise en argentique comme en numérique.
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