Prague en mars 1991, retour dans une ville en transition
Quelques semaines après une première découverte de Prague en février 1991, j’y retourne spécialement pour prendre le temps de parcourir et photographier la ville. Je loue une voiture à Paris et repars pour la Tchécoslovaquie. Marchés, commerces, passants, place Venceslas et premières enseignes occidentales montrent une capitale encore peu transformée par l’économie de marché, un peu plus d’un an après la révolution de Velours.
Retourner à Prague quelques semaines plus tard
Ma première découverte de Prague, en février 1991, avait duré quelques heures avant un reportage pour L’Automobile Magazine consacré à Tatra. La ville m’avait suffisamment marqué pour me donner envie d’y retourner presque immédiatement.
En mars, je loue une Renault 5 à Paris et prends la route vers la Tchécoslovaquie. Après une dizaine d’heures de trajet, j’arrive en soirée dans le même hôtel quatre étoiles moderne et excentré que lors de mon séjour précédent.
Les tarifs ont augmenté au 1er mars et la chambre qui m’est proposée cette fois est minuscule, avec un lit pour une personne. Le lendemain, je rejoins le centre de Prague et décide de changer d’hôtel.
Sur Václavské náměstí, la place Venceslas, je prends une chambre pour deux nuits à l’Hôtel Europa. L’établissement a des airs d’ancien palace légèrement désuet et ma chambre donne directement sur la place.
Ma chambre à l'hotel Europa, Prague, Mars 1991 - Photo : © Sebastien Desnoulez
Photographier Prague pour moi
Quelques mois auparavant, fin décembre 1990, j’étais passé professionnellement au Canon EOS-1, alors particulièrement performant par son autofocus. J’avais revendu mes deux Nikon FM2 motorisés ainsi qu’une partie de mes objectifs Nikkor.
J’avais néanmoins conservé mon Nikon F et plusieurs optiques anciennes, auxquelles s’était ajouté un Nikkor 18 mm f/4 acheté d’occasion.
Pour ce voyage personnel, je laisse mon matériel Canon de reportage à l’agence. Je pars avec le Nikon F équipé de son prisme simple, sans cellule, pour le noir et blanc, et un Nikon FM chargé en couleur.
En redécouvrant aujourd’hui les négatifs, une différence apparaît assez clairement entre les deux approches. Mes photographies noir et blanc sont davantage centrées sur les rues, les habitants, les commerces et les rapports entre les personnes et leur environnement. Une partie des diapositives couleur répond davantage aux habitudes acquises en travaillant avec les photothèques, avec des vues descriptives susceptibles d’illustrer Prague, ses places et ses monuments.
La météo souvent grise convenait assez mal aux images touristiques en couleur que ces agences recherchaient. Elle se prêtait en revanche particulièrement bien au noir et blanc.
Un 18 mm pour photographier la rue
J’utilisais souvent le Nikkor 18 mm pour intégrer des personnes dans mes photographies tout en conservant leur environnement.
Avec un très grand-angle, les gens situés au bord du cadre imaginent rarement qu’ils font partie de l’image. Je pouvais préparer mon cadrage en regardant une façade ou une vitrine, puis les intégrer au moment où je portais l’appareil à l’œil. Ils conservaient ainsi leur attitude naturelle.
Prague, Mars 1991 - Photo : © Sebastien Desnoulez
L’objectif était de photographier une rue, un commerce et son usage quotidien, avec les personnes qui leur donnaient vie. Je cherchais à montrer la ville telle qu’elle fonctionnait, sans transformer ses habitants en curiosités.
Cette utilisation du 18 mm avait une autre conséquence. Dans les rues étroites ou devant les grands bâtiments, le recul manquait souvent. Pour faire entrer l’ensemble de l’édifice dans le cadre, il fallait incliner le boîtier vers le haut, ce qui provoquait des verticales convergentes.
Avec mon regard actuel de photographe d’architecture, ces perspectives sont évidentes. J’ai choisi de conserver les photographies telles quelles : elles appartiennent aussi à ma manière de travailler en 1991 et à la valeur documentaire de ces images.
Les commerces et la vie quotidienne
Ce qui m’intéresse aujourd’hui dans ces photographies dépasse largement les monuments.
Dans les rues du centre, les habitants font leurs courses dans les commerces de bouche et les magasins d’articles courants. Les grandes chaînes internationales et les boutiques destinées au tourisme de masse occupent encore peu de place dans le paysage commercial.
Je photographie des pâtisseries, des épiceries, des marchés et leurs clients. Les vitrines et les intérieurs sont généralement simples, mais les rayons sont remplis.
Dans l’un de ces commerces, la lumière est faible. Avec le Nikon F, je retire le prisme afin de regarder directement le verre de visée par-dessus. La courroie passée autour du cou, je pousse le boîtier vers le bas pour le stabiliser et pouvoir déclencher à une vitesse lente.
Cette technique présente également l’avantage de rester discret.
Magasin d'alimentation, Prague, Mars 1991 - Photo : © Sebastien Desnoulez
Je veux photographier le magasin, ses rayons bien achalandés et ses clients dans leur environnement quotidien. Les personnes présentes donnent l’échelle et racontent l’usage du lieu ; elles restent un élément de la scène plutôt que son sujet.
Marchés, Pâques et culture dans les rues
À l’approche de Pâques, les marchés proposent des œufs peints, des branches décorées et de longs rubans colorés.
Décorations pour Pâques sur un marché, Prague, Mars 1991 - Photo : © Sebastien Desnoulez
Sur la place de la Vieille Ville, des stands d’artisanat attirent davantage de monde que dans les rues voisines. Je photographie notamment un artisan qui grave du cristal de Bohême.
Autour du monument consacré à Jan Hus, beaucoup de gens sont assis. Rien dans les photographies ne permet de distinguer avec certitude les habitants de Prague des visiteurs.
Monument Jan Hus, Prague, Mars 1991 - Photo : © Sebastien Desnoulez
La culture est également très présente dans la ville : affiches, expositions, spectacles, librairies, musique. Elle m’avait déjà frappé lors de mon premier passage en février et devient encore plus visible au cours de ce deuxième séjour.
J’achète plusieurs beaux livres et des disques vinyles de musique classique pour les offrir en rentrant en France. Je trouve également un Flexaret, appareil moyen format tchécoslovaque bi-objectif.
À l’époque, j’y vois volontiers l’expression d’une société dans laquelle la création et la culture ont constitué des espaces importants de vie personnelle pendant les décennies de contrôle politique.
La place Venceslas entre deux époques
La place Venceslas occupe une place particulière dans mon imaginaire. Les photographies de Josef Koudelka réalisées lors de l’invasion de Prague par les troupes du pacte de Varsovie en août 1968 ont durablement associé ce lieu à l’histoire récente de la Tchécoslovaquie.
En mars 1991, le changement de système économique apparaît parfois à travers des détails beaucoup plus ordinaires.
Sur l’une de mes diapositives couleur, une nacelle est installée contre un immeuble et des ouvriers montent un grand logo FIAT sur le toit. La place-avenue présente encore relativement peu d’enseignes publicitaires occidentales.
Place Vencelas, Prague, Mars 1991 - Photo : © Sebastien Desnoulez
Cette photographie est devenue avec le temps plus intéressante pour ce détail que pour le paysage urbain lui-même : une marque occidentale est littéralement en train de prendre place dans le décor.
Le soir, depuis la fenêtre de ma chambre à l’Hôtel Europa, je photographie la place sous la pluie. Les tramways, les voitures, les enseignes de Melantrich et de Svobodné slovo et les reflets sur la chaussée donnent une autre image de Prague.
Place Vencelas depuis ma chambre à l'hotel Europa, Prague, Mars 1991 - Photo : © Sebastien Desnoulez
Du vieux Prague au château
Je parcours également les lieux qui attirent naturellement le visiteur : la place de la Vieille Ville, le Pont Charles, Malá Strana et les rues qui montent vers le château.
Le tourisme existe déjà, particulièrement autour du Pont Charles, où quelques artistes exposent leurs dessins et leurs peintures. La fréquentation reste cependant sans commune mesure avec celle que connaîtra Prague dans les décennies suivantes.
Pont Charles, côté chateau, Prague, Mars 1991 - Photo : © Sebastien Desnoulez
Au fil des rues, je photographie aussi les alignements de voitures, les pavés, les façades, les tramways et les perspectives urbaines. Ces éléments banals sont devenus avec le temps aussi intéressants que les monuments.
Prague, Mars 1991 - Photo : © Sebastien Desnoulez
J’arrive enfin au château, dont je photographie l’entrée monumentale avec ses deux gardes.
Gardes du palais, Prague, Mars 1991 - Photo : © Sebastien Desnoulez
Des images pour les photothèques devenues documents
Ma manière de travailler en couleur reste alors influencée par les photothèques.
En 1987, lorsque j’habitais Lille, j’avais déposé mes photographies de voyage chez Diaphor. Ces agences constituaient l’équivalent physique des banques d’images actuelles. Elles conservaient les diapositives, les classaient et diffusaient des catalogues imprimés auprès de la presse, des annonceurs et des agences de communication.
En 1990, je rejoins Cosmos.
Le fonctionnement de ces agences incitait les photographes à constituer des archives très larges. Lorsqu’un client cherchait une photographie pour illustrer un sujet, il fallait pouvoir répondre immédiatement avec plusieurs propositions. Nous photographiions donc aussi lorsque la lumière ou les conditions étaient éloignées de celles que nous aurions choisies pour un travail personnel.
Une partie de mes diapositives de Prague relève clairement de cette logique.
Mes séries plus personnelles, comme celles réalisées à White Sands au Nouveau-Mexique, répondaient à une exigence photographique différente.
Trente-cinq ans plus tard, cette pratique des photothèques présente pourtant un intérêt inattendu. Les images réalisées pour leur simple potentiel documentaire montrent des détails que je n’aurais peut-être jamais photographiés autrement.
Commerces, voitures, enseignes, vêtements, marchés ou mobilier urbain deviennent autant d’indices d’une époque.
Après quelques jours, je quitte Prague pour rentrer en France en passant par l’ancienne Allemagne de l’Est.
Des photographies qui racontent autre chose avec le temps
En mars 1991, je suis retourné à Prague parce que j’avais envie de visiter et de photographier une ville qui m’avait fortement impressionné quelques semaines auparavant.
En redécouvrant aujourd’hui les négatifs noir et blanc et les diapositives couleur, je retrouve deux approches complémentaires : une photographie personnelle, davantage tournée vers les habitants et leur environnement, et une photographie plus descriptive héritée de mon travail pour les photothèques.
Avec le temps, la frontière entre les deux perd une partie de son importance.
Les images les plus intéressantes montrent souvent des choses qui paraissaient ordinaires au moment de la prise de vue : un magasin, une balance de marché, des voitures stationnées, une enseigne en cours d’installation, une chambre d’hôtel ou quelques passants dans une rue.
Elles constituent aujourd’hui le témoignage d’une Prague observée à un moment très particulier de son histoire, quelques mois après la fin du régime communiste et au début des transformations qui allaient profondément modifier la ville.
Trente-cinq ans plus tard, en février 2026, je suis retourné une nouvelle fois à Prague.
À propos de l’auteur
Sebastien Desnoulez est photographe, auteur et créateur d’images, basé à Paris. Son travail traverse la photographie d’architecture, de paysage et de voyage, avec une attention particulière portée à la composition, aux lignes, à la lumière, au flou et aux accidents visuels. Formé à la photographie au milieu des années 1980, il a couvert des compétitions de Formule 1 et réalisé des reportages à travers le monde, avant de développer une photographie d’art fondée sur la tension entre rigueur graphique et instabilité visuelle. Il partage aussi son expérience technique à travers des articles pratiques destinés aux photographes passionnés, en s’appuyant sur une solide culture de l’image acquise en argentique comme en numérique.
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