Tatra 613 à Příbor en 1991, visite d’une usine automobile tchécoslovaque
En février 1991, un peu plus d’un an après l’effondrement du bloc soviétique, je m’envole pour Prague avec le journaliste Daniel Nacass, de L’Automobile Magazine. Notre destination finale se trouve plus à l’est, à Příbor, où Tatra assemble encore la 613, une grande berline à moteur V8 arrière refroidi par air. Dans un pays qui découvre l’économie de marché, nous voulons comprendre comment ce constructeur historique envisage de résister à la concurrence occidentale.
Un reportage automobile dans la Tchécoslovaquie de 1991
Nous passons notre première après-midi à découvrir Prague, encore en pleine transition après la révolution de Velours. La ville sort à peine de plusieurs décennies de régime communiste. Václav Havel, ancien dissident devenu président de la République, incarne alors les profonds bouleversements politiques que connaît la Tchécoslovaquie.
Mais Prague ne constitue qu’une première étape. La véritable raison de notre voyage se trouve en Moravie, dans la région industrielle d’Ostrava.
Tatra occupe une place particulière dans l’histoire automobile du pays. La marque construit des camions réputés pour leur robustesse, qui se sont illustrés sur le rallye Dakar et remporteront l’épreuve à plusieurs reprises. Elle produit également des voitures haut de gamme réservées aux dirigeants, aux hauts fonctionnaires et aux responsables des administrations.
La Tatra 613 est ainsi étroitement associée à la nomenklatura, l’élite politique et administrative du pays. Dans cette répartition officieuse du marché automobile tchécoslovaque, Škoda fabrique des voitures plus modestes destinées à la population. Le constructeur sera par la suite racheté par le groupe Volkswagen.
En 1991, cet équilibre hérité de l’ancien régime est brutalement remis en cause. Les frontières s’ouvrent et les voitures occidentales commencent à arriver. Tatra doit désormais affronter Mercedes, BMW et les autres constructeurs européens sur un marché concurrentiel auquel l’entreprise n’a jamais véritablement été confrontée.
De Prague à Příbor par la route
Le lendemain matin, une surprise nous attend à l’aéroport de Prague. Notre vol intérieur à destination d’Ostrava est annulé.
On nous explique que la liaison n’est plus assurée depuis plusieurs mois. Les appareils de construction soviétique qui l’effectuaient ne seraient plus considérés comme suffisamment sûrs.
Nous louons donc une Škoda et prenons la route. Nous avons la chance de trouver des chaussées correctement déneigées. Le trajet nous permet aussi de découvrir les paysages hivernaux de la Tchécoslovaquie, bien loin du centre de Prague.
Sur la route de Prague à Příbor, Tchécoslovaquie 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
À notre arrivée à Příbor, nous sommes accueillis par le directeur de l’usine et par la responsable de la presse et de la communication. Nos hôtes nous conduisent d’abord dans une brasserie située sur les hauteurs, puis dans une résidence réservée aux invités de la marque.
Příbor – Tchécoslovaquie, février 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
L’accueil est courtois et attentionné, mais certaines habitudes héritées de l’ancien système semblent encore bien présentes. Le soir venu, nous découvrons que nous sommes seuls dans la résidence et que la porte d’entrée a été verrouillée. Nous passons donc la nuit dans nos chambres, sans possibilité de sortir du bâtiment.
Le musée Tatra et l’usine automobile de Příbor
Tatra 87, musée Tatra à Kopřivnice – Tchécoslovaquie, février 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
Le lendemain matin, nous visitons le musée historique de Tatra à Kopřivnice, à quelques kilomètres de Příbor, avant de rejoindre l’usine où sont assemblées les voitures particulières de la marque.
Par comparaison avec les usines automobiles d’Europe occidentale que je visite alors régulièrement pour la presse, les ateliers de Příbor donnent immédiatement l’impression d’un outil de production ancien.
Visite de l’usine Tatra à Příbor, Tchécoslovaquie, 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
Tatra fabrique cependant ses voitures en petites séries, dans des volumes sans rapport avec ceux des grands constructeurs généralistes. Cette différence d’échelle relativise la comparaison avec leurs chaînes de montage.
L’organisation des postes, les machines et les équipements témoignent néanmoins de méthodes très éloignées de celles que je connais dans les grandes usines occidentales. Moteurs, transmissions, sellerie ou équipements électriques passent successivement entre les mains des ouvriers dans des ateliers où les postes de travail ont manifestement évolué au fil des années.
Deux Canon EOS-1, deux manières de photographier l’usine
Pour ce reportage, j’ai emporté deux Canon EOS-1. L’un est chargé en couleur, l’autre en noir et blanc.
Les diapositives couleur sont destinées en priorité au reportage de L’Automobile Magazine. Dans les ateliers, j’utilise souvent le flash en l’équilibrant avec la lumière ambiante afin de conserver l’atmosphère du lieu tout en rendant clairement visibles les ouvriers, les machines et les différentes étapes de fabrication.
Ces photographies répondent aux besoins du magazine : expliquer visuellement comment la Tatra 613 est construite.
En redécouvrant aujourd’hui les négatifs noir et blanc, je retrouve une approche sensiblement différente. Avec le même matériel, je photographie davantage les rapports entre les ouvriers et leur environnement.
Les personnes apparaissent parfois derrière une machine ou entre plusieurs éléments du premier plan. Moteurs, établis ou outillages participent directement à la composition. Je cherche moins à isoler une opération qu’à restituer l’espace dans lequel elle se déroule.
Atelier moteur de l’usine Tatra à Příbor, Tchécoslovaquie 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
Cette différence entre les deux séries n’était pas nécessairement théorisée au moment de la prise de vue. Trente-cinq ans plus tard, elle apparaît assez clairement : la couleur correspond davantage à la commande éditoriale, tandis que le noir et blanc laisse plus de place à mon regard personnel.
Un faisceau électrique assemblé grandeur nature
L’une des photographies couleur montre le faisceau électrique complet d’une voiture disposé sur un grand panneau.
Faisceau électrique de la Tatra 613 dans l’usine de Příbor, Tchécoslovaquie 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
Les différents câbles sont positionnés et assemblés à la main en suivant un tracé grandeur nature. Une fois terminé, le faisceau est retiré du panneau puis installé dans la voiture.
Cette façon de procéder illustre concrètement les méthodes de fabrication employées dans l’usine.
D’autres photographies permettent d’observer les composants du système de refroidissement.
Pièces du système de refroidissement dans l’usine Tatra à Příbor, Tchécoslovaquie 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
La Tatra 613 possède alors une architecture devenue très inhabituelle parmi les grandes berlines européennes : son V8 refroidi par air est installé à l’arrière. Cette conception, héritée de l’histoire technique de Tatra, contribue fortement à la singularité de la voiture.
Les ouvriers au milieu des moteurs et des machines
Les négatifs noir et blanc accordent une place importante aux personnes qui travaillent dans les ateliers.
Une ouvrière apparaît entre plusieurs machines-outils. Plus loin, un homme se penche sur un moteur tandis que d’autres assemblent des transmissions. Sur certaines images, les équipements occupent presque tout le cadre et les ouvriers n’en constituent qu’un élément parmi d’autres.
Ouvriers dans l’atelier moteur de l’usine Tatra à Příbor, Tchécoslovaquie 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
Les machines, les gestes et l’organisation des postes racontent ainsi le travail quotidien sans qu’il soit nécessaire de mettre systématiquement l’ouvrier au centre de l’image. C’est cette relation entre les personnes et leur environnement qui m’intéresse davantage dans les photographies noir et blanc.
Václav Havel, les camions du Dakar et les pin-up
Les murs des ateliers apportent eux aussi des informations sur l’époque.
Sur l’un d’eux se côtoient des photographies de femmes nues, des images des camions Tatra engagés sur le Dakar et un portrait de Václav Havel.
Václav Havel, camions Tatra au Dakar et pin-up dans l’usine Tatra à Příbor, Tchécoslovaquie 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
Ailleurs, des slogans consacrés à la qualité ou des tableaux de suivi de la production rappellent l’organisation industrielle de l’époque.
Ces éléments très différents coexistent encore dans l’usine en février 1991 : les références au fonctionnement de l’entreprise sous l’ancien régime, la fierté liée aux succès sportifs de Tatra et le portrait de l’ancien dissident devenu président de la République.
Photographier la Tatra 613 sous la neige
Après la visite de l’usine, nous nous rendons dans le centre de la ville afin de photographier la Tatra 613.
La berline est installée sur une place encore couverte de neige, devant les façades colorées des maisons. Sa silhouette massive et anguleuse contraste avec l’architecture du centre historique.
Tatra 613 à Příbor, Tchécoslovaquie 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
Je réalise plusieurs vues de la voiture, notamment une photographie de trois quarts avant et une image du compartiment moteur arrière ouvert.
Pour la photographie en plan large, j’utilise un filtre dégradé tabac. Ce type de filtre, qui colore la partie supérieure de l’image, est alors fréquemment employé dans les magazines automobiles pour renforcer la densité du ciel et créer une atmosphère plus spectaculaire.
Tatra 613 photographiée avec un filtre dégradé tabac à Příbor, Tchécoslovaquie 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
Regardée aujourd’hui, cette photographie est assez représentative du style visuel encore en vogue dans la presse automobile au début des années 1990. Les effets sont produits directement à la prise de vue, sur le film, sans possibilité de les modifier ensuite comme on le ferait désormais à partir d’un fichier numérique.
Tatra face à l’ouverture du marché automobile
Ce reportage est réalisé à un moment décisif de l’histoire de Tatra.
Pendant plusieurs décennies, la marque a bénéficié d’un marché protégé et d’une importante clientèle institutionnelle. En 1991, cet environnement disparaît rapidement. Les responsables politiques et économiques peuvent désormais choisir des Mercedes, BMW ou d’autres grandes berlines occidentales.
Tatra doit moderniser son outil de production, faire évoluer ses voitures et trouver de nouveaux clients. La Tatra 613 conserve une architecture particulièrement originale, mais elle entre désormais en concurrence directe avec des modèles conçus depuis longtemps pour un marché ouvert.
En retrouvant aujourd’hui les négatifs noir et blanc, le reportage prend aussi une autre dimension. Les photographies réalisées à Příbor documentent bien sûr la Tatra 613 et sa fabrication, mais elles montrent également les ouvriers, leurs postes de travail et l’environnement industriel dans lequel cette voiture était encore produite en 1991.
Elles conservent ainsi la trace d’une usine automobile tchécoslovaque à un moment où son contexte politique, économique et industriel change très rapidement.
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À propos de l’auteur
Sebastien Desnoulez est photographe, auteur et créateur d’images, basé à Paris. Son travail traverse la photographie d’architecture, de paysage et de voyage, avec une attention particulière portée à la composition, aux lignes, à la lumière, au flou et aux accidents visuels. Formé à la photographie au milieu des années 1980, il a couvert des compétitions de Formule 1 et réalisé des reportages à travers le monde, avant de développer une photographie d’art fondée sur la tension entre rigueur graphique et instabilité visuelle. Il partage aussi son expérience technique à travers des articles pratiques destinés aux photographes passionnés, en s’appuyant sur une solide culture de l’image acquise en argentique comme en numérique.
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