Beyrouth et le Liban en 1991-1992, photographies après la guerre civile
En octobre 1991, un an après la fin de la guerre civile, je découvre le Liban dans le cadre du Rallye de la Montagne, que je couvre comme membre de l’équipe média du pilote saoudien Mamdouh Khayat. À Beyrouth, je photographie le centre-ville, Beyrouth-Ouest et les destructions encore très visibles. Je retourne dans le pays en juin 1992 pour une nouvelle manche du championnat du Moyen-Orient des rallyes.
Une première arrivée au Liban
À cette époque, je travaille pour l’agence de presse DPPI et couvre principalement les sports mécaniques. Sadri Barrage et Yves Aboukhaled, de l’agence Headline News à Dubai, font appel à moi par l’intermédiaire de DPPI pour intégrer l’équipe média chargée de promouvoir Mamdouh Khayat sur plusieurs épreuves des championnats du Moyen-Orient et d’Europe.
Je voyage vers Beyrouth avec d’autres journalistes invités par l’organisation du rallye. À notre arrivée, nous nous séparons dans l’aéroport. Un chauffeur du magazine libanais Sport Auto doit venir me chercher, me conduire à la rédaction, puis rejoindre l’hôtel de Jounieh où les autres membres de l’équipe m’attendent.
Avant ce premier séjour, je connaissais surtout le Liban à travers les journaux télévisés. Mon enfance et mon adolescence avaient été ponctuées par les reportages sur la guerre civile, les attentats et les prises d’otages. Le pays restait associé dans mon esprit à une zone dangereuse, même si mes contacts libanais m’assuraient que je pouvais venir couvrir le rallye sans inquiétude particulière.
Je ne suis donc pas totalement rassuré lorsque je sors du terminal et découvre une foule qui attend derrière les grilles. Je cherche le chauffeur du regard. Il arrive comme prévu et tout se déroule normalement. Ce premier moment résume assez bien mon état d’esprit : une appréhension nourrie par des années d’actualité, puis la découverte progressive d’une réalité plus nuancée.
Sur la voie rapide entre Jounieh et Beyrouth, je découvre également une circulation qui obéit parfois à des règles inattendues. Je me souviens avoir vu des automobilistes emprunter la bande d’arrêt d’urgence à contresens, tandis que les trois voies situées de l’autre côté étaient complètement bloquées.
Premières photographies dans le centre de Beyrouth
J’ai le souvenir que le chauffeur m’emmène rapidement dans le centre de Beyrouth afin que je puisse réaliser quelques photographies autour de la place des Canons, également appelée place des Martyrs. J’y retourne ensuite avec d’autres journalistes et avec les membres de l’équipe média, à l’occasion de conférences de presse ou de déplacements vers les spéciales du rallye.
Sur la place des Canons, je suis stupéfait par l’impact de la guerre sur les magnifiques façades en pierre de taille jaune et crème. Leur architecture laisse encore deviner l’élégance du centre de Beyrouth avant le conflit, malgré les destructions, les impacts et les immeubles éventrés.
Sur cette photographie, le chauffeur me montre une image de la place des Martyrs avant la guerre. Les façades intactes représentées sur le document contrastent directement avec l’état des bâtiments visibles en arrière plan - Photo : © Sebastien Desnoulez
Le centre-ville porte encore les marques directes de la guerre. Des immeubles sont éventrés, certaines rues restent encombrées de gravats et plusieurs façades portent les impacts des combats. Les bâtiments officiels, les commerces fermés et les constructions abandonnées composent un paysage urbain difficile à comparer avec les villes que j’ai photographiées jusque-là.
Je travaille en noir et blanc et en couleur. Les photographies montrent les destructions, les rues partiellement rouvertes, les voitures qui circulent et les habitants qui traversent ces quartiers. Elles enregistrent aussi des détails plus ordinaires : un chantier, une façade étayée, une route dégagée au milieu d’immeubles endommagés.
Un peu partout, des réseaux de fils électriques s’entrecroisent de manière anarchique le long des façades et au-dessus des rues. Ils témoignent de la débrouille des habitants pour pallier les défaillances des infrastructures et maintenir les bâtiments alimentés.
Immeubles détruits dans le centre de Beyrouth en 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
Photographier avec prudence
Mes amis libanais me donnent rapidement quelques règles simples. Dans certains quartiers chiites, ils me déconseillent de photographier les portraits géants de l’ayatollah Khomeini ou d’autres responsables religieux. Le geste pourrait être mal interprété et provoquer une réaction inutile.
La présence syrienne est également très visible. Certains immeubles en construction servent de casernes temporaires. Ils sont parfois reconnaissables aux portraits de Hafez el-Assad suspendus aux façades. Les soldats contrôlent aussi de nombreux barrages routiers sur les itinéraires empruntés par l’équipe.
Avant de sortir mon appareil, je demande régulièrement à Sadri ou à Yves si une photographie peut poser problème. Avec le recul, je me dis que certaines images auraient peut-être été possibles. Sur le moment, je ne cherche pas à le vérifier. La sécurité de l’équipe reste prioritaire et ma mission consiste à couvrir une compétition automobile, pas à réaliser un reportage géopolitique.
Je ne suis pas venu au Liban comme reporter de guerre. Les combats sont terminés lorsque je découvre le pays. Les bâtiments détruits, les check-points et la présence militaire font cependant partie du paysage et des conditions dans lesquelles je travaille.
Beyrouth-Ouest et le front de mer
Les déplacements dans Beyrouth me conduisent également vers les quartiers ouest et le front de mer. Les photographies montrent la corniche, les immeubles de bord de mer, les rues commerçantes, la circulation et le rocher des Pigeons.
Le rocher des Pigeons à Beyrouth en 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
Cette partie de la ville présente un visage différent du centre historique. Les stigmates de la guerre restent présents sur plusieurs immeubles, tandis que les rues, les commerces et la circulation témoignent d’une activité quotidienne déjà soutenue.
Je photographie ces quartiers au fil des déplacements de l’équipe. Les images répondent aux besoins des sujets magazine réalisés sur place, mais aussi à ma volonté de conserver une trace de Beyrouth et des lieux que je découvre.
Beyrouth-Ouest et son front de mer en 1991 – Photo : © Sebastien Desnoulez
Retour au Liban en 1992
Je retourne au Liban en juin 1992 pour couvrir une nouvelle manche du championnat du Moyen-Orient des rallyes. Je retrouve Jounieh, Beyrouth et les routes empruntées par l’épreuve.
J’ai le souvenir que des soldats libanais ont commencé à remplacer les militaires syriens à certains endroits. Je ne dispose pas alors des connaissances politiques nécessaires pour mesurer précisément la portée de ces changements. Je remarque simplement que certains postes et certains contrôles ne sont plus tenus par les mêmes uniformes que l’année précédente.
Les nouvelles photographies de Beyrouth montrent toujours des bâtiments très endommagés, mais aussi une circulation plus dense et des quartiers qui reprennent progressivement leur activité.
Entre les obligations liées au rallye, je profite de chaque occasion pour parcourir Beyrouth et photographier la ville. Cette démarche est volontaire : je veux découvrir les lieux, observer leur architecture et conserver une trace de cette période qui suit immédiatement la guerre civile.
Beyrouth en 1992 – Photo : © Sebastien Desnoulez
Conserver une trace de Beyrouth en 1991 et 1992
Ces photographies sont réalisées parallèlement à la couverture du rallye, avec la volonté de conserver une trace de Beyrouth au lendemain de la guerre civile. Les façades détruites, les rues encore désertées, les chantiers et la présence militaire témoignent d’une période de transition dont je mesure déjà l’intérêt documentaire.
Ces photographies ne prétendent pas raconter la guerre civile ni expliquer la situation politique du Liban. Elles constituent un témoignage sur le pays que je découvre en 1991 et 1992 : les rues du centre de Beyrouth, les immeubles détruits, le front de mer, la présence militaire et les signes d’une reprise progressive de la vie urbaine.
Le contexte dans lequel elles ont été réalisées reste essentiel. Je pouvais photographier certains lieux librement. Pour d’autres, je dépendais des conseils de mes amis libanais et de leur connaissance des quartiers, des groupes présents et des règles implicites. Cette prudence a limité le reportage, mais elle m’a permis de travailler sans mettre l’équipe en difficulté.
Un attachement durable au Liban
De ces années comprises entre décembre 1990 et décembre 1992, et des quinze semaines passées aux côtés de Sadri Barrage et Yves Aboukhaled, je conserve un profond attachement au Liban et aux Libanais.
Je les remercie pour la culture qu’ils m’ont fait découvrir, pour leur amitié et pour les pays que j’ai pu parcourir grâce à eux, au rythme des rallyes des championnats du Moyen-Orient et d’Europe. Sans leur confiance et leur connaissance de la région, une grande partie de ces photographies n’aurait jamais existé.
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À propos de l’auteur
Sebastien Desnoulez est photographe, auteur et créateur d’images, basé à Paris. Son travail traverse la photographie d’architecture, de paysage et de voyage, avec une attention particulière portée à la composition, aux lignes, à la lumière, au flou et aux accidents visuels. Formé à la photographie au milieu des années 1980, il a couvert des compétitions de Formule 1 et réalisé des reportages à travers le monde, avant de développer une photographie d’art fondée sur la tension entre rigueur graphique et instabilité visuelle. Il partage aussi son expérience technique à travers des articles pratiques destinés aux photographes passionnés, en s’appuyant sur une solide culture de l’image acquise en argentique comme en numérique.
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