Dubai dans les années 1990, photographies d'une ville avant son expansion
Entre 1990 et 1992, j'ai photographié Dubai à plusieurs reprises dans le cadre de reportages liés aux sports automobiles, aux rallyes du Moyen-Orient et à des sujets magazine réalisés sur place. Ces images montrent une ville déjà engagée dans une stratégie de développement, sans que son avenir soit encore évident pour un photographe de passage.
Ma première découverte de Dubai remonte à décembre 1990. Je travaille alors comme photographe reporter pour l'agence de presse DPPI, spécialisée dans les sports automobiles. Le magazine libanais Sport Auto, l'un de nos clients, dispose d'un bureau à Dubai, Headline News, dirigé par Sadri Barrage et Yves Aboukhaled.
À la veille de la première guerre du Golfe, l'émirat invite plusieurs journalistes européens à assister à la dernière manche du championnat du Moyen-Orient des rallyes et à visiter différentes infrastructures industrielles. Le message est clair : montrer que la vie économique continue, notamment autour de la zone franche du port de Jebel Ali.
Dubai 1990 - Photo © Sebastien Desnoulez
Dubai encore peu présent dans les médias français
Au début des années 1990, Dubai n'occupe pas encore la place qu'on lui connaît aujourd'hui dans l'imaginaire français. Lorsqu'on évoque les Émirats Arabes Unis, Abu Dhabi est souvent plus identifié, en tant que capitale de la fédération. Dubai est davantage familier aux Britanniques, nombreux à vivre ou travailler dans l'émirat, mais reste peu présent dans les médias français.
À mon arrivée à l'aéroport, les journalistes invités doivent patienter avant de récupérer leur visa. Les autorisations sont encore en cours de validation par les sponsors locaux, qui les transmettent directement à l'aéroport. Habitué aux voyages aux États-Unis, je n'avais jamais rencontré une procédure de ce type.
Un représentant de l'organisation m'attend ensuite à la sortie pour me conduire à l'hôtel Hyatt. J'ai 24 ans, je travaille depuis deux ans comme photographe en agence de presse, et c'est la première fois que je séjourne dans un hôtel de ce niveau. Durant ce premier séjour, un déjeuner est organisé dans le restaurant tournant de l'hôtel, avec une consigne vestimentaire inattendue pour un photographe de sports automobiles : le port de la veste est obligatoire.
Dubai 1990, vue depuis l'hôtel Hyatt, Photo © Sebastien Desnoulez
Jebel Ali, une infrastructure déjà stratégique
Durant le séjour, une visite du port de Jebel Ali est organisée pour les journalistes invités. Le port, la zone franche et les infrastructures associées illustrent déjà une stratégie économique ambitieuse, fondée sur le commerce international, la logistique et la diversification au-delà des revenus pétroliers. Les responsables de l'émirat souhaitent attirer les investissements et démontrer que les échanges commerciaux se poursuivent malgré les tensions régionales.
Dubai 1990, port de Jebel Ali et infrastructures, Photo © Sebastien Desnoulez
Une ville dont l'avenir restait difficile à lire
En 1991, je reviens à Dubai pour un séjour de six semaines. Les responsables de Headline News louent mes services à DPPI pour participer à l'équipe média chargée de promouvoir le pilote saoudien Mamdouh Khayat sur plusieurs rallyes du championnat du Moyen-Orient. En parallèle, je réalise des photos d'illustration et plusieurs sujets magazine.
Depuis l'hélicoptère, je photographie la ville, le Dubai Creek Golf et plusieurs secteurs encore très peu construits. Aujourd'hui, ces vues aériennes sont peut-être les plus révélatrices. On y voit des routes, quelques tours, des espaces vides, du sable, des terrains en attente. Les infrastructures sont présentes, mais le plan d'ensemble reste difficile à lire pour un visiteur extérieur.
Si j'avais su ce que Dubai deviendrait trente ans plus tard, j'aurais sans doute davantage photographié la ville elle-même. À l'époque, les grands repères architecturaux actuels n'existent pas encore. Une grande partie de l'environnement urbain semble en friche. Pour des photos d'illustration, je cherche plutôt les dunes, le désert, les pistes, les paysages ou les scènes directement liées aux sujets commandés.
Dubai 1991, vue aérienne de la ville, Photo © Sebastien Desnoulez
Sheikh Zayed Road avant la densité actuelle
Quelques bâtiments signalent déjà l'ambition de la ville. Le World Trade Center Tower et les Al Rostamani Towers apparaissent comme des repères isolés le long de Sheikh Zayed Road. Aujourd'hui, cette avenue est l'un des axes les plus reconnaissables de Dubai. En 1991, elle présente encore un visage beaucoup plus ouvert.
Ces photographies ne cherchent pas à produire un effet de comparaison spectaculaire. Elles montrent simplement un état de la ville à un moment donné. Ce sont souvent les vides autour des bâtiments qui rendent la transformation future plus lisible.
Dubai 1991, World Trade Center Tower sur Sheikh Zayed Road, Photo © Sebastien Desnoulez
Dubai 1991, Al Rostamani Towers sur Sheikh Zayed Road, Photo © Sebastien Desnoulez
La Creek, les bateaux-taxis et les dhow
La Creek reste l'un des lieux les plus actifs et les plus lisibles de Dubai. Des abras, petits bateaux-taxis traditionnels, assurent la traversée du bras de mer pour éviter les ponts encore éloignés les uns des autres. Le long des quais, les dhow, bateaux traditionnels du Golfe, chargent et déchargent des marchandises.
Cette partie de la ville conserve une dimension portuaire et commerciale très concrète. Les images de la Creek racontent un Dubai de circulation, d'échanges et de travail quotidien. Elles complètent les vues de Jebel Ali, plus industrielles, en montrant une autre échelle du commerce.
Dubai 1991, la Creek et les dhow, Photo © Sebastien Desnoulez
Le marché au poisson
Je photographie peu les gens en voyage ou dans la rue. J'ai toujours considéré qu'un voyageur devait rester discret et s'adapter au pays qu'il découvre. Photographier quelqu'un simplement parce qu'il représente une image « exotique » ou « typique » m'a rarement intéressé.
Un soir, en rentrant de reportage avec Sadri Barrage, qui m'héberge pendant mon séjour, nous passons au marché au poisson pour acheter le dîner. J'ai un boîtier avec un zoom grand-angle et un flash sur l'épaule. Je remarque de petits requins sur un étal et demande au vendeur si je peux les photographier. Il accepte, puis me fait signe qu'il souhaite poser avec l'un des requineaux.
Je suis d'abord hésitant. Sadri me dit simplement : "Il veut que tu le photographies, fais-lui plaisir." D'autres poissonniers demandent ensuite à poser à leur tour. Sadri m'explique qu'il s'agit souvent d'Indiens, de Pakistanais ou de Bangladais venus travailler à Dubai pour envoyer de l'argent à leur famille. Ils exercent des métiers difficiles, parfois peu considérés. Être photographiés représentait pour eux une forme de reconnaissance, même s'ils ne verraient probablement jamais les images.
Dubai 1991, marché au poisson, Photo © Sebastien Desnoulez
Une lumière légèrement voilée
Un autre souvenir reste associé à ces séjours : la lumière. Sur plusieurs photographies, notamment les vues aériennes et certaines images de rallye, l'atmosphère apparaît légèrement voilée. La présence de poussière ou de sable en suspension, associée à l'humidité du Golfe, produisait une lumière différente de celle d'autres régions désertiques.
Cette lumière adoucit parfois les contrastes et modifie les couleurs. Elle est particulièrement visible sur les images d'action réalisées pendant les rallyes. Le sable, la vitesse des voitures et l'air chargé donnent aux photographies une teinte très spécifique, qui reste pour moi associée à Dubai en novembre et décembre.
Rallye de Dubai 1990, lumière voilée dans le désert, Photo © Sebastien Desnoulez
D'autres sujets réalisés pendant ces séjours
Ces séjours à Dubai ne se limitent pas aux vues de la ville. En 1991, je réalise également un reportage sur une course de dromadaires à Dubai, avec de très jeunes jockeys, ainsi qu'un sujet sur un entraînement de chasse au faucon dans le désert.
D'autres images pourront faire l'objet d'articles séparés, notamment autour de Robbie Naish lors d'un saut à ski nautique en dish dash, d'une course d'aviron en embarcations traditionnelles organisée à Abu Dhabi, ou encore de paysages naturels photographiés vers Hatta et les montagnes proches d'Oman.
En 1992, je reviens à Dubai après avoir couvert d'autres rallyes au Moyen-Orient, notamment en Jordanie et au Liban. Cette année-là, Mamdouh Khayat remporte le titre de champion du Moyen-Orient des rallyes au volant d'une Lancia Delta Integrale.
Photographier Dubai avant que son avenir soit évident
En regardant aujourd'hui ces photographies, ce qui frappe n'est pas seulement ce que l'on voit, mais aussi ce qui n'apparaît pas encore. Les grandes tours, les quartiers devenus célèbres, les images touristiques mondialisées n'existent pas encore dans le paysage.
Dubai possède déjà des infrastructures, une volonté de développement et une stratégie économique. Pourtant, depuis le sol comme depuis l'hélicoptère, il reste difficile d'imaginer l'ampleur de la transformation à venir. Ces photographies ne montrent pas une ville figée dans le passé. Elles montrent un moment où le futur de Dubai était déjà en préparation, sans être encore visible.
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À propos de l’auteur
Sebastien Desnoulez est photographe, auteur et créateur d’images, basé à Paris. Son travail traverse la photographie d’architecture, de paysage et de voyage, avec une attention particulière portée à la composition, aux lignes, à la lumière, au flou et aux accidents visuels. Formé à la photographie au milieu des années 1980, il a couvert des compétitions de Formule 1 et réalisé des reportages à travers le monde, avant de développer une photographie d’art fondée sur la tension entre rigueur graphique et instabilité visuelle. Il partage aussi son expérience technique à travers des articles pratiques destinés aux photographes passionnés, en s’appuyant sur une solide culture de l’image acquise en argentique comme en numérique.
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