Photographie argentique : retour aux sources ou illusion romantique ?
Redécouvrir ses archives argentiques, manipuler un Nikon F ou rêver devant une chambre Graflex : la tentation du vintage traverse nombre de photographes. Mais est-ce vraiment un retour aux sources… ou un simple mirage ?
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Choisir un appareil photo, c’est déjà poser les bases de son langage visuel. Au fil des décennies, l’évolution technique nous a offert une liberté croissante : autofocus ultra-précis, hautes sensibilités, dynamique étendue, objectifs produisant des images nettes d’un bord à l’autre à pleine ouverture, instantanéité… autant d’outils qui permettent d’explorer de nouveaux terrains d’expression, jadis inaccessibles.
Mais faut-il pour autant renier les outils du passé ? Et comment savoir si le bon choix, aujourd’hui, passe par un retour à l’argentique, ou par l’acquisition d’un boîtier numérique plein format, voire moyen format ? Voici quelques réflexions nourries par l’expérience, pour aider les amateurs éclairés à poser un regard plus large sur cette question.
Le charme du matériel ancien
J’ai longtemps utilisé deux Nikon F des années 1960, sans cellule, avec viseur prisme. L’un m’accompagnait comme troisième boîtier à mes débuts ; le second, intégré en 1992 comme boîtier « couleur » lors de mon premier tour du sud-ouest américain, incarnait une démarche presque ascétique, en contrepoint de mes EOS-1 numériques sur les circuits automobiles.

Je les ai tous deux revendus pour environ 200 € chacun afin de financer mes optiques Nikon Z. Idem pour mon Nikon F5, le boîtier argentique le plus performant avec lequel j’ai travaillé, mais que j’ai fini par revendre après plus de quinze ans à dormir dans mon sac photo. Des décisions rationnelles… mais non dénuées d’un pincement au cœur.
Il y a dans ces outils une part de beauté fonctionnelle, de robustesse intemporelle, presque une élégance perdue, et, pour les Nikon F, la satisfaction d’avoir réalisé la photo « à la main » : mise au point, vitesse, ouverture, avec l’aide d’une cellule Minolta... et un boîtier brut, si solide qu’on avait l’impression de pouvoir planter des clous avec.
Aujourd’hui, il me reste un Nikon F Photomic de 1968, hérité de mon père en 2018, dans lequel, pourtant, je n’ai jamais chargé une seule pellicule.
Archives, mémoire et regrets
Depuis que j’ai entamé le travail de numérisation de mes archives, images réalisées depuis 1984, je ressens moins de nostalgie que de connexion. Chaque image me ramène à un lieu, une lumière, un boîtier, une circonstance. C’est une cartographie mentale autant qu’émotionnelle.
Mon seul regret, peut-être, c’est d’avoir parfois photographié en pensant aux photothèques : cadrages parfaits, images « vendables », mais si peu de photos du contexte, de la rue, de la vie autour. New York en 1985, Paris à la fin des années 1980, par exemple : j’ai ramené des images propres, mais j’aurais dû capter davantage l’ambiance de la ville. Cela dit, avec 36 poses par film, on économisait chaque déclenchement.
Entre tentation du compact et retour à la source
Récemment, j’ai moi aussi été tenté par un retour partiel à l’argentique, non par nostalgie, mais dans l’idée de réveiller quelque chose. J’ai songé à reprendre mon Nikon F, y monter un 24 mm, charger une pellicule de HP5, et refaire un film, comme entre 1985 et 2000, pour retrouver un état d’esprit, un rythme, un mode de création alternatif.
En parallèle, j’ai envisagé d’acquérir un petit boîtier que je pourrais avoir toujours sur moi. J’ai exploré la piste d'un Canon EOS M avec son 22 mm (équivalent 35 mm), un format simple et efficace. J’ai aussi regardé du côté des compacts experts comme le Leica D-Lux 8, son jumeau Panasonic LX100 II, le Sony RX100 Vou encore le Canon PowerShot G5 X Mark II, tous proposant des optiques lumineuses dans des boîtiers discrets et des viseurs électroniques (EVF).
L’envie était là : une qualité d’image supérieure à celle de mon smartphone, une ergonomie proche des boîtiers pro dans un format compact qui tient dans une poche.
Mais très vite, une réflexion s’est imposée. Pourquoi m’équiper d’un système qui, aussi séduisant soit-il, m’imposerait des compromis ? Quand je pars avec mon sac, mes optiques Z, mes boîtiers, je sais que je peux tout photographier, avec la qualité et la rigueur que j’attends. La souplesse technique n’est pas un luxe, c’est une condition de liberté. Et c’est cette prise de conscience qui a aussi nourri l’envie d’écrire cet article.
Le temple de l’argentique en ruines
Beyrouth, Place des Canons, octobre 1991 - A gauche, le making-of signé Fabrice de Pierrebourg
à droite, ma photo réalisée avec un Nikon F et un 18 mm f/4 sur Ilford HP5. Photo : © Sebastien Desnoulez
Il m’arrive de temps à autre de parcourir les annonces de matériel d’occasion, comme un exercice mental de mise en situation. Je m’imagine utiliser un Nikon F, un Hasselblad 500, un Fuji 6x9, une chambre Graflex ou un Zenza Bronica. Mais chaque fois, la réalité reprend le dessus : développer les films, les numériser, les archiver… tout cela demande un temps dont je ne dispose plus.
J’ai appris la photographie « à la dure », en shootant du film dans toutes les conditions, parfois jusqu’à vingt rouleaux par semaine pendant mes dix années les plus intenses en agence. Aujourd’hui, j’apprécie de pouvoir m’affranchir d’une technique que je maîtrise, pour me concentrer pleinement sur le sujet : comment le mettre en valeur, comment l’interpréter à ma manière.
En parallèle, je relis parfois des anciens numéros de Photo Reporter, le magazine qui m’a donné envie de devenir photographe-reporter, j’en ai récemment racheté une quarantaine. À chaque page, le cimetière des marques disparues s’agrandit. Et derrière chaque publicité ou banc d’essai, on retrouve une profession abolie, des métiers spécialisés devenus obsolètes, et quelques collègues qui furent les derniers à les exercer.
Utiliser un Leica III ou un Rolleiflex aujourd’hui, c’est un peu comme conduire une voiture de collection sur une autoroute moderne : l’expérience est unique, mais elle demande d’autres réflexes, et n’est pas faite pour tous les usages. Cela ne vous transportera pas dans le Paris des années 1950. Cela ne vous fera pas voyager dans le temps, pas plus que vous ne deviendrez Doisneau ou Cartier-Bresson en les tenant en main.
Au mieux, ce matériel vous offrira une esthétique marquée, une "forme" nostalgique, en décalage avec le "fond" de ce que vous photographiez. Une illusion savoureuse, peut-être, mais une illusion tout de même.
Ce n’est pas le boîtier qui fait la photo
Certes, dans une démarche artistique volontaire, se contraindre peut stimuler la créativité. Mais dans la pratique courante, pourquoi se limiter techniquement ? Pourquoi risquer de rater une photo parce que l’objectif manque de luminosité ou que la pellicule ne monte pas assez en ISO ?
On peut évoquer le budget, bien sûr. Pourtant, en cette ère de migration massive des reflex vers les hybrides, le marché de l’occasion regorge de trésors : un Nikon D800 à 500 €, un 14-24mm ou un 70-200mm f/2.8 à 400 €, bien plus performants et moins capricieux que bien des boîtiers argentiques des années 70.
L’effet mode et les réseaux sociaux
Pourquoi alors ce retour en grâce de l’argentique ? Pour certains, c’est un apprentissage des bases, une manière respectueuse de commencer, et c’est tout à leur honneur. Pour d’autres, c’est une forme de filtre à la mode : une esthétique vintage garantie par un film périmé et un objectif Hanimex aux aberrations colorées… que personne ne voulait dans les années 1980 !
Il ne s’agit pas ici de juger, mais de rappeler que la photographie reste un langage. Qu’on utilise un moyen format ou un capteur micro 4/3, un Rolleiflex ou un Z8, ce n’est jamais l’outil qui dicte l’émotion. C’est l’œil, le cerveau et le cœur. Le reste n’est qu’interface.
Je comprends aussi que pour certains, ces contraintes fassent partie du plaisir : elles imposent un rythme, une attention, une forme d’intimité avec le sujet. Et c’est aussi ce qui fait la beauté de la démarche.
Je comprends parfaitement que certains aiment les objets anciens, les voitures de collection ou les boîtiers argentiques, et qu’ils prennent plaisir à les utiliser. Je le respecte sincèrement. Mon propos n’est pas de critiquer ou de décourager, mais d’expliquer que si votre recherche photographique vise l’immédiateté, la performance technique et la liberté de créer dans toutes les conditions sans vous soucier des limitations matérielles, alors l’argentique risque de vous contraindre plus qu’il ne vous libère.
Pour prolonger cette réflexion sur les évolutions techniques, vous pouvez également lire cet article : Évolution de la photographie : 40 ans entre film, numérique et mirrorless.
Aujourd’hui, photographie argentique et numérique ne sont pas des camps ennemis. L’une prolonge l’autre. Depuis les plaques de verre jusqu’au capteur numérique, en passant par le film noir et blanc ou couleur, la photographie n’a cessé de s’adapter aux outils de son temps.
Ce qui importe, ce n’est pas la technique utilisée, mais la manière dont elle sert une vision. Beaucoup de photographes mêlent d’ailleurs les deux mondes : shoot argentique, scan, retouche, impression jet d’encre. Le regard, lui, reste toujours essentiel, que l’on développe ses images dans un labo ou sur un écran.
Faites le choix de l'argentique si vous êtes déterminé, pour une raison qui vous est propre, si l’on vous a offert un boîtier chargé de valeur sentimentale, ou si vous considérez que l’apprentissage de la photographie doit passer par là. Dans ce cas, pourquoi ne pas commencer avec un film inversible (diapositive), dont la faible latitude d’exposition vous obligera à apprendre plus vite… en tirant les leçons de vos erreurs ?
À propos de l’auteur
Sebastien Desnoulez est photographe professionnel basé à Paris, spécialisé en photographie d’architecture, de paysage et de voyage. Formé à la photographie au milieu des années 1980, il a couvert des compétitions de Formule 1 et réalisé des reportages à travers le monde, avant de se consacrer à une photographie d’art exigeante, mêlant composition, lumière et émotion. Il partage aussi son expérience technique à travers des articles pratiques destinés aux photographes passionnés, en s’appuyant sur une solide culture de l’image acquise en argentique comme en numérique.
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